Kangni Alemdjrodo – Togo

 

 

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Kangni Alemdjrodo, né en 1966 à Lomé (Togo), est comédien, metteur en scène, auteur dramatique, romancier et nouvelliste. Il a publié deux pièces : ’Sa majesté s’amuse’ et ’La saga des rois’ (NEA). Il reçoit le Grand prix Littéraire d’Afrique Noire en 2003 pour son livre ’Coca Cola Jazz’. Conseiller à la Francophonie à la Présidence du Togo.

Romans : 'Esclaves', Paris, Éditions JC Lattes, , traduit en Portugais ('Escravos' Pallas Editora, Rio de Janeiro)  ; 'Canailles et charlatans', Paris, Éditions Dapper, coll. « Littérature » ; 'Cola cola Jazz, Paris, Dapper, 2002, traduit en allemand, aux éditions Peter Hammer ; 'La Légende de l’assassin', Paris, Éditions JC Lattes, 2015 ;

Théâtre : 'Théâtre vol. 1', Bertoua, Cameroun, Ndze, coll. « Théâtres », Opus comprenant  3 pieces: 'Apprentissage de la mémoire', 'Nuit de cristal', 'La saga des rois' ; 'Théâtre Vol. II', Ndze, 2014, Opus comprenant 4 pieces: 'Atterrissage', 'Mon cancer aux tropiques', 'Le dramaturge et son maître', 'Francis le Parisien' ; 'Chemin de Croix', Bertoua, Cameroun, Ndze, coll. « Théâtres », Prix Tchicaya U'Tamsi du 17e Concours Théâtral Interafricain-RFI, 1990 ; 'Atterrissage', Bertoua, Cameroun, Ndze, coll. « Théâtres »,

 

 

 

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Un parfum de grenades lacrymogènes

[publié dans RN 05 en juin 1992, texte inédit original en français]

 

 

à Albertine Nounou, elle sait pourquoi.

 

Cette ville en plein ciel... mon Dieu ! Léthargie... Maladies.

Fantasmes d’ivrognes portant mal leur chômage... aux abords du seul café triste de Tirana où le jazz et le blues phagocytosent les sens par à-coups sirupeux.

 

'Baby let me hold your hand...

Rocking chair

Get me lower...'

 

Et par moments, quelque amertume à se mettre sous la langue lorsqu’une de ces filles solitaires, qui cuvent leur ennui dans un coin sombre du café, se font entraîner au dehors par un généreux maniaque.

 

Cette ville en pleine solitude au dehors, il faudra y retourner à la fin.

 

Déjà trois heures... petit matin... aube sale et désespérante d’un dimanche aux autres pareil. Et, comme à chaque terminus, le disc-jockey invisible laissait Ray Charles nous dire la séparation...

 

'I’m going down to the river

where I’ll drown myself...'

 

 

Inévitable rengaine du désespoir à mettre au compte de la routine.

 

Ce matin-là, les mots de Ray exprimaient toutes les pensées de Josué qui avait décidé de se noyer dans le grand torrent de l’univers.

 

Cette ville à l’aube, c’est le froid, la rosée... ce sont aussi les bruits suspects des ressorts de lit, les odeurs inénarrables qui vous accueillent au détour des maisons : pipi, caca, gâteaux... cadeaux matinaux d’une cité dont la jeunesse est malade du chômage, du sida et du parti unique ! Cette ville à l’aube, c’était enfin les rencontres imprévisibles avec l’inhabituel. Cette femme qui rase les murs, là... c’est pas vrai... mais c’est donc bien elle... Madame Machin la modéliste...elle revient d’où ? C’est donc vrai, ce que les gens racontent ? Serait-elle une ... Médisances.

 

Josué sort du café, s’arrête un instant au milieu du chemin sourit, rallume son éternel cigare, en tire trois bouffées puis l’éteint. Il sourit encore au souvenir de cette pensée surgie un instant plus tôt dans sa mémoire : Tirana à l’aube ressemble à n’importe quelle ville au monde où l’imposture du Parti-Etat rend les vies éclopées. Il répéterait bien cette phrase au prochain Colloque des Ecrivains (la trogne des fonctionnaires de la culture quand il sortira cela), seulement il ne sera plus là, on parlera déjà de lui au passé.

 

3h.10... Jo débouche sur Bujumbura c’est ainsi qu’il a rebaptisé l’avenue Staline, en vertu d’une théorie personnelle selon laquelle Tirana est transportable n’importe où, au Zaïre comme à Varsovie.

 

Un Kaki somnole, le menton sur son fusil. Il est jeune, il a froid, vive le roi.”Heil Hitler” gueule Jo. Soudain réveillé, le kaki se met en garde-à-vous avant de se rendre à l’évidence que la silhouette qui s’éloigne dans la brume l’a superbement floué.

 

3h.20 (place Tian’anmen) : cercueil précaire aux flancs militarisés.”Zone interdite aux civils”. Jo revient sur ses pas. Il ne voulait pas d’une mort par intérim. Il n’en a jamais  voulu d’ailleurs. La mort, c’est comme le langage, disait le vieux pasteur Ramiz Alia.

 

– Parce que le langage authentique s’investit toujours par choix. Mon petit Jo, il faut toujours mourir sa mort, sa mort choisie, pour réapprendre à vivre.

 

Ah, Ramiz, une conscience abstraite et alternative ! Esprit autonome qui a toujours interprété la Parole dans le sens d’une inquiétude personnelle. Jo l’avait rencontré un soir à Pigalle, déguisé en samouraï et provoquant les prostituées par des citations du Coran. Il avait senti en lui un frère de sang, un symbole du martyr violé par la vie et rendu lucide par l’irruption en la chair convulsée de quelque souffrance taboue. Cosmique Alia, sublime Ramiz ! Le vieux pasteur avait un “double” qui lui taraudait la conscience d’images passionnelles : corps chauds d’homosexuels violemment enlacés, slips de chanteuses égyptiennes, Brassens grillant une cuisse de grenouille en compagnie de Lucifer, carottes, vallée de macaroni, ruelles jonchées de cadavres refusant de mourir, dictateur pêchant un trône dans un marécage. Ramiz se disait en transit. Vers où ? Il ne l’a jamais su. Dans ses moments de lucidité, il répudiait toute discussion, promettant de la reprendre une fois que son interlocuteur aura calmé son appétit gay. Il avait trouvé en Jo un partenaire de choix, ayant comme lui les mêmes turbulence charnelles, les mêmes désirs “asociaux”.

 

3h.30. (Avenue de la Présidence). Jo sent le froid lui cisailler la chair. Malgré l’épaisseur du chandail. Il rallume le cigare et, rituellement, l’éteint après trois bouffées. Un gros camion de l’armée le dépasse. Le temps de bien regarder, le camion est déjà mangé par l’horizon. Mirage ? Il avait cru voir à l’arrière du camion des militaires en cagoules vertes. Une illusion; peut-être.

 

Klaxons... appels…

– Jo… Jo...

(voix vaguement familière...)

Il se retourne. L’homme avait sorti la tête de la noire voiture et lui faisait de grands gestes amicaux. La voiture s’arrête à côté de Jo. L’homme en sortit. Contorsions. Strip-tease. Gros rire interminable. “Il exprime trop vulgairement sa joie”, pense Josué.

– heu, heu, heu... Jo... sacré vieille godasse ! Tu vis ça ? heu, heu...

– Comme tu vois, je vis, Colonel Matsumura. Jo restait calme, malgré sa voix tremblante. Je vis, mais plus pour longtemps. Le dragon menace Tirana. Personne, Matsumura, personne n’y échappera.

 

– Ca va, ça va Jo. Heu, heu... Vous les écrivains, vrai-ment ! heu, heu...

S’adressant à l’inconnu au volant, Matsumura continue.

– Voici Josué, le plus célèbre de nos écrivains. Jo, voici le sergent Matalobos.

– Ah, Matalobos “ ce voleur de Galice qui descend de Madrid”

– Quoi ? Tiqua l’homme au volant, de sa voix trop grosse pour celle d’un chauffeur.

– Rien Matalobos. Souvenirs littéraires. Adieu Matsumura, je ne reviendrai plus de mon combat avec le Dragon. Matalobos, je t’aime.

 

Et Josué éclate de rire, un rire bizarre, au flou cristallin. En regardant s’éloigner la voiture du Colonel, Josué imaginait ce qu’il penserait de lui et de son combat avec le Dragon : de simples élucubrations. Dans Tirana en proie aux médisances, on le disait le plus célèbre, mais le plus maboul des écrivains. C’est vrai qu’à vingt-sept ans, trois éditions successives de ses oeuvres complètes établissaient sa célébrité. A cet âge également il avait aussi trois tentatives avortées de suicide au gaz à son actif.

 

4h.50... Il franchit le seuil du Brunswick... fouillis d’odeurs mâles; mines alanguies, muscles en rut d’intellectuels homosexuels. Six couples de romanichels enlacés dansaient, sur la piste éclaboussée de violet, un blues qui n’en finissait pas de s’allonger. Il aperçoit Maruyama, bel éphèbe de dix-sept ans, en train de boire au comptoir.

– Salutations destin guées Yama !

– Salutations destin guées Jo !

– Ils sont là ?

– Ils sont là !

 

 

Regards... Frissons... mais ce jour-là, des choses graves les empêchaient de se convaincre mutuellement. A ce jeune peintre de génie, Jo vouait un véritable amour. Mais Yama disait à qui voulait se laisser conter que Jo ne l’intéressait pas, “je ne le trouve pas beau, c’est mon type”. Manie d’esthète qui transparaît également dans ses relations amoureuses. Déjà un groupe se forme autour de Jo et Yama. Il y avait Chibi, le plus marginal des musiciens de Tirama, et Rimota, le fils à Ramiz.

 

À 6 heures, une voiture blanche traverse la rue devant la cathédrale, rue pleine de sons de cloches. Un des quatre occupants de la voiture a juste le temps d’apercevoir la grande fresque murale représentant devant la cathédrale le supplice de Saint Sébastien. Vision fugitive... néanmoins... devant ce beau corps à moitié nu, il sentit le frisson liquide lui parcourir le bas-ventre. Personne dans la voiture blanche ne s’est rendu compte qu’il se triturait le sexe à travers l’étoffe du pantalon.

 

(Le soir du même jour)

20h.15 Studio 115 de la télévision de Tirana.

'Chutes Figurales', l’émission la plus suivie.

L’animateur : Finalement, vous ne refusez pas le manteau de provocateur ?

Josué : Non chez moi la provocation n’est guère un luxe.

L’animateur : Comment conciliez-vous l’homosexualité et l’écriture.

 

Jo reçoit la question comme un illumination centrale ; il relève la tête vers les projecteurs, force de ses yeux à distinguer malgré les éblouissements celui qu’il cherchait. Ses yeux finirent par rencontrer ceux de Yama assis à côté du caméraman.

Josué : Je ne les concile pas. Je les expérimente séparément. C’est comme la dissidence et le sommeil (sourire). Celle-là ne se vit pleinement qu’à l’état de veille, du moins à en croire un vieux pasteur de mes amis La littérature est un refuge des insomniaques, des mauvais comédiens stimulés le soir par la dose trop forte de vitamine C avalée avant le spectacle. Dans le temps, je vivais à Ryad près d’un aéroport, j’avais un berger allemand qui écrivait les soirs de pleine lune des poèmes d’amour pour les B-56 en partance pour le Golfe. C’est comme cela qu’il célébrait les amours tortueuses de Saddam-l’anus et de Sam-la bouche que les clochards de Koweit-la-désolée se racontent à midi pour tromper la faim et l’ennui. (L’animateur n’en revenait pas. Ja racontait n’importe quoi !) Enfin je le redis pour la dernière fois, l’homosexualité est le signe des esprits forts qui refusent, refuseront toujours...

 

Un cri. Simple, tortueux et banal. Jo se tait. Sans même relever les yeux vers la caméra, il comprit que Yama avait décidé de passer à l’attaque. Dans les yeux exagérément exorbités de l’animateur de Télé-Tirana, un reflet métallique passa, droit comme le fil d’un sabre de samouraï.

– Coupez ! Coupez le son, l’image !

 

Il était tout excité, l’animateur de Chutes Figurales, suant (malgré l’haleine presque Antarctique des climatiseurs), bavant légèrement aux commissures des lèvres. Presque avec tendresse, Jo lui arrache le micro des mains. Le caméraman principal (ou ce qu’il en restait, tant il avait maigri en quelques secondes) s’efforçait à l’immobilité. Une bulle rouge avait déjà tracé l’esquisse d’un décor sur le col trop blanc de sa chemise trop bleue.

Arrêtez Josué, Yama, qu’est-ce que vous faites ?

Nous sommes en direct.

 

– Raison de plus, cela me permet aussi de m’initier à l’animation télévisuelle. Il sort un gros révolver. Restez tranquilles ! Je m’adresse à tous les militaires en faction devant la télévision : pas un geste, nous avons des otages. Au directeur de la télé, pas un ordre, nous avons des grenades. Je m’adresse enfin à Monsieur le Président à vie de cette connerie de pays : votre fils fait partie du commando. Il ne vous demande pas de le sauver, mais de l’écouter. Enfin, à toutes les consciences alternatives et refroidies de cette belle et grande connerie, l’heure est venue, il nous semble, de contribuer à l’avènement de la démocratie à notre façon.

 

 

Il sortit alors une série de papiers remplis de points noirs et se mit à parler. Il parla longtemps. Et dans cette connerie de pays comme il l’appelait, tous les yeux restèrent braqués sur ce commando d’intellectuels qui venait de colorier du rouge de la curiosité la grisaille de Tirana.

 

Cette ville en plein ciel... mon Dieu ! même la mort s’y vit en direct à la télé.

Dans Tirana en proie aux incertitudes, un commando de quatre intellectuels venait d’attaquer la télé. “Mais comment ont-ils pu passer avec des armes malgré les militaires en faction ?”  Elles savaient, les bouches questionneuses de Tirana, qu’à l’instant précis où le meneur du groupe discourait, l’armée avait déjà encerclé les bâtiments de la télé. Donnera-t-elle l’assaut, malgré la présence du fils au Président à vie ?

Sur le petit écran, l’image de Jo avait fini de parler et se déshabillait. La surprise grandissait, l’écume s’amassait aux commissures des bouches. Le torse de l’écrivain brillait de sueur. Alors tout se passa comme dans un film de série B...

 

Chibi, Yama, Rimota se déshabillèrent à  leur tour et dégoupillèrent leurs grenades. Quatre déflagrations simultanées puis l’armée envahit le studio.

 

Quelques instants après le “suicide en direct” des “fous de la démocratie, des manipulés de l’extérieur” comme le dira un journaliste de la presse officielle, tout Tirana s’étoila du rouge amer de la désolation : casses, saccages, rapines... La jeunesse, désoeuvrée ou active, s’en donna à coeur fielleux à travers les artères de la ville aux cris de Démocratie Multipartisme. Un nouveau mythe venait de naître, mythe fondateur d’une nouvelle quête de la liberté.

 

Le suicide de Jo et ses amis marqua cette jeunesse en délire, du fait surtout de la présence au sein du groupe de Jo et de Yama, le fils du P... à vie.

Cette ville en plein délire...

Mon Dieu ! Même le suicide d’une poignée d’intellectuels ne suffit guère à son évolution.

 

Le P... à vie continua sa p... de vie, comme à l’accoutumée. Tirana retrouva, le même soir, le “calme” après une très forte répression.

un parfum de grenades lacrymogènes traînait dans tout le pays.

 

“Normalisation réussie” rapportèrent les kakis à leur p... à vie.

 

Inévitable rengaine du désespoir à mettre au compte de la routine

 

 

 

Kangni Alemdjrodo, Lomé le 4 Juin 1991

 

 

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