Hubert Freddy Ndong Mbeng-Gabon

Hubert Freddy Ndong Mbeng, Gabon, écrivain

  

Hubert Freddy Ndong Mbeng, né en 1971 au Gabon. Études interrompues en terminale. "Les Matitis de Libreville" sera son premier travail littéraire publié en 1993 (Editions Sépia, France).
Les 'Matitis' à Libreville sont les faubourgs populaires informels de la banlieue de la capitale.

  
  

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Les pieds dans un 'Matiti '

[publié dans RN 05 en juin 1992, texte inédit original écrit en français]

  

Où sont les 'Matitis' ? Mais il serait mieux de dire comment découvrir un matiti à Libreville ? On s’arrête dans une rue populaire, on effleure les toutes premières maisons qui sont en bordure de la rue et voilà le matiti qui, à mesure qu’on s’enfonce justement derrière ces maisons qui sont en bordure de la rue, apparaît dans son éternel costume, une végétation de maisons qui poussent n’importe comment et n’importe où.

  

On s’arrête dans une rue populaire, on effleure les maisons qui y sont en bordure et voilà que le matiti, dans son éternel costume, apparaît à mesure qu’on s’enfonce. Un matiti apparaît, tous les matitis apparaissent : Alibadeng, Atsibe Ntsot, Boulbes, Belles vue, Camp de boy (alias CDB) Cocotiers, Derrière l’école normale, Derrière l’état major de la Marine nationale, Gare routière, Kinguele, les États-unis d’Akebe, Likouala, Mossaka, Nkembo, Ndzeng-Ayong, PK5, PK6, PK7, etc., Plaine Orety, Plaine Niger, Rio, Sotega, Venez voir et en fait beaucoup d’autres encore.

  

Soudain, on se trouve les pieds dans un matiti. Et bien sûr, comment y est-on parvenu ? On s’est arrêté dans une rue populaire, on a effleuré les toutes premières maisons qui s’y trouvaient en bordure. Les pieds dans un matiti ou encore dans un grand village en ville. Et soudain on s’aventure à les bouger, à circuler à l’aide des innombrables pistes qui s’y faufilent. Et là, on se met à embrasser tour à tour vieux bidons, sachets, des boîtes de conserves vides bien sûr, des pieds de chaussures, des roues de voitures, des épaves de radios cassette, de ventilateur, de congélateur et de téléviseur. On embrasse et on embrasse encore des ordures qui rôdent autour des maisons même s’il y a une montagne d’ordures derrière celles-ci. Mais la piste, elle, continue toujours puisque dans les matitis il n’y a pas de mur pour déterminer les propriétés.

  

Puis soudain on rencontre trois personnes, l’une avec une machine Singer sur la tête, l’autre avec un vieux sac contenant toute la panoplie d’un bon cordonnier et l’autre encore avec un banc sur lequel est durement accrochée une petite machine à aiguiser. Ces trois personnes sont des Arrangés-arrangés. Une profession inventée et exclusivement réservée aux “frères” ghanéens venus “chercher la vie” à Libreville. Et qui fait beaucoup recette surtout les samedis.

  

Les Arrangés-arrangés, les tailleurs cordonniers et aiguiseurs ambulants qui circulent eux aussi dans les matitis à l’aide des innombrables pistes qu’ils ont appris et connaissent maintenant par cœur parce qu’ y circulant tous les jours même le dimanche. Et à la recherche d’une personne qui criera :

-Hé man !!!

  

Les Arrangés-arrangés abandonnés, la piste continue toujours. On dépasse une épave de voiture tout en se préservant de se demander comment elle a fait pour quitter de la rue jusque-là. Sur une vieille maison en planches, quelque chose attire l’attention. Et c’est le bout de papier qui y est affiché et sur lequel il est écrit en gros caractères “chambre en maison à louer”, se renseigner chez prince. Juste à côté de cette affiche, une autre encore. Mais sur celle-ci, il est écrit : note très importante. à l’attention des militantes et militants du RnB, le rassemblement national des bûcherons. Il leur est rappelé qu’une réunion exceptionnelle sera tenue ce jour au local habituel. La présence de tous est vivement souhaitée . Signé : le président de cellule. On abandonne la vieille maison en planches sur laquelle sont collées deux affiches puis, on marche sur deux planches qui servent de pont et auquel on vient souvent imposer un péage. On avale une montagne, on dépasse deux bistrots situés face à face, puis on atterrit chez un Malien. Le temps de marquer une pause, respirer et surtout de voir comment les gens des matitis vont défiler chez le Malien, le Maloche ainsi l’appelle-t-on dans l’argot des matitis.

  

Dans les matitis, on l’appelle donc le Malien, une profession inventée et exclusivement réservée aux “frères” non seulement Maliens mais aussi Burkinabés, Guinéens, Sénégalais et Tchadiens. Tous venus “chercher la vie” à Libreville. Et le Malien est justement une profession qui est presque noble, qui a réussi à rendre plusieurs d’entre eux millionnaires.

  

Le Malien c’est le commerçant qui se ravitaille dans les grands magasins de la ville et détaille à son profit dans les matitis. Les gens des matitis trouvent chez lui demi-pain beurre chocolaté ou pâté ; un quart d’huile ; un demi-kilo  d’ailes de poules et de dindons, un demi-kilo de queue ; sachet de riz ; boîtes de maquereaux et de sardines ; sachet de café ; morceaux de savon qui serviront en même temps pour la vaisselle, la lessive et pour se laver ; bonbon Chupa Chup et chocolat Bang Bang ; glaces ; petit coco ; petit Fanta et petit Orangina mais jamais d’alcool parce que Omar Cissé, Touré, Lamine et les autres sont des musulmans. Ce que l’on peut aussi trouver chez le Malien c’est “Fo kok gue” le médicament de 25 Fr.CFA qui guérit tout dans les matitis. Chez le Malien on pratique soit le “payez-comptant” soit, et exclusivement réservé à tous ceux qui ont conquis sa confiance le “bon pour” réglable seulement à la fin du mois. Ces derniers ont donc ouvert un cahier chez lui et, à chaque fois qu’ils viennent prendre un demi pain beurré, cinq morceaux de sucre pour leur dîner, ils disent seulement “Tu mets ça dans le cahier!”

  

Du Malien du coin, la piste elle, continue toujours puisque dans les matitis on ne trouve ni mur ni barrière pour déterminer les propriétés. On passe d’un terrain envahi par de hautes herbes et dans lequel est plantée une pancarte sur laquelle on peut lire “Terrain appartenant à Moussavou Benjamin interdiction d’y construire sans autorisation”. Une autre encore, mais affichée sur une maison en non peinte. C’est terrible dans les matitis ce que les propriétaires des maisons en dur n’ont jamais jugé utile de les peindre. Elles sont donc ainsi toutes non seulement sans peinture mais aussi sans être crépies.

  

Sur la pancarte qui est collée sur un mur de maison en dur sans peintures et sans crépi, on peut lire “Tresse africaine tous les jours chez Lola”. On dépasse un bistrot, on passe encore devant un Malien, on avale puis on atterrit au petit marché.

  

Vendeuse au petit marché est peut-être la seule chose qui reste à toutes ces femmes gabonaises qui n’ont pas pu être des secrétaires. Dans les matitis le petit marché redonne aux gens des habitudes alimentaires purement rurales. On trouve soigneusement exposés sur les tables des vendeuses, bananes, manioc, noix de palme, piment, chocolat, aubergines, tubercules, feuilles de manioc, maïs, arachides et beaucoup d’autres encore. Les vendeuses des petits marchés vont pour la plupart des cas se ravitailler au Grand marché de Mont Bouët pour venir ensuite détailler à leur profit là au petit marché.

  

On abandonne le petit marché et on reprend la piste qui continue toujours puisqu’on arrive dans une briqueterie, la plupart appartiennent au “frères” venus “cherche la vie” au Gabon mais préfèrent employer les “très très frères” dynamiques venus de Guinée Equatoriale “chercher également la vie”.

  

Juste en face de la briqueterie des frères Moussa, des Maliens, il y a un Coupé-coupé. Plus que jamais les “frères” qui ont traversé forêt et savane savent “chercher la vie” dans les matitis. Après les “Man Arrangés-arrangés”, les Maliens, le Coupé-coupé, ainsi que l’on appelle celui qui tient un Coupé-coupé, est celui qui braise de la viande dans une sorte de four à grand feu de bois. De la viande braisée qui se vend en tout petit morceaux. C’est d’ailleurs ce qui leur vaut le nom de Coupé-Coupé. Le Coupé-Coupé peut entrer en activité dès l’aube et jusqu’à la nuit. Et ses coupé-coupés on se les fait avec, à partir de 100 Fr.CFA, ce qui fera peut-être quelques dix coupé-coupés à raison de 10 Fr.CFA l’un. Surtout pour le petit déjeuner ou encore le dîner d’un homme de matiti.

  

On abandonne le Coupé-coupé et on reprend la piste qui bien sûr, continue toujours ; une affiche est collée sur le mur d’une maison du style “vieilles tôles, vieilles planches en bas, tôles rouillées en haut” : La coordination de l’opposition démocratique, la cod invite les militantes militants et sympathisants de ces différents partis politiques qu’un très important meeting sera ce même jour tenu au grand stade, la présence de tous est vivement souhaitée, à partir de 16H. Après la maison du style “vieilles tôles rouillées en haut” on arrive maintenant à la Bédoumerie du coin.

  

Une Bédoumerie, quelqu’un d’autre parlerait de “chez maman gâteaux”. La profession de bédoumière concerne une fois de plus ces gens qui ont traversé forêt et savane pour venir “chercher la vie” au Gabon. Là, on retrouve les femmes, des bédoumières maliennes ou sénégalaises mais dans la plupart des cas des béninoises et togolaises. À la Bédoumerie, les gens des matitis achètent leur bédoume, des espèces de cakes qui sont vendus à 25 Fr.CFA, des gâteaux farine de banane à 10 Fr.CFA. Tous à la Bédoumerie du coin c’est du matin au soir. Le soir surtout où il n’est pas rare de trouver la Bédoumière en train de frire des morceaux de poisson et bien sûr à vendre.

  

La Bédoumière abandonnée, la piste, elle continue toujours puisque dans les matitis il n’y a pas de barrière ni de mur pour encadrer les propriétés. La piste continue et c’est justement là que quelqu’un annonce qu’on est dans un autre matiti, maintenant. Pourtant c’est la même piste prise depuis le début parmi tant d’autres et qui continue. Et par laquelle on embrasse et on embrasse encore les ordures qui s’y trouvent même si les derrières des maisons des gens des matitis sont sacrés comme au village zones d’ordures. La même piste continue parce que dans les matitis il n’y a pas de murs ni de barrières pour encadrer les propriétés et par laquelle on rencontre, Arrangés-arrangés parfois en pleine action, par laquelle on passe à côté d’une maison où sont affichées les informations des partis politiques concernant leurs militants et celles des propriétaires de bicoques qui désirent mettre des chambres ou la maison entière en location, la piste qui continue et par laquelle on atterrit chez un Malien, passe devant un bistrot, avale une montagne, circule sur des planches qui servent de pont payant, débouche au petit marché, à la briquetterie, au Coupé-coupé, à la Bédoumerie, la piste qui continue et par laquelle on annonce en fin de compte qu’on est maintenant dans un autre matiti, la même piste continuant toujours...

  

Hubert Freddy Ndong Mbeng

  

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