{"id":10853,"date":"2016-04-01T16:37:11","date_gmt":"2016-04-01T15:37:11","guid":{"rendered":"http:\/\/www.revuenoire.com\/en\/?p=10853"},"modified":"2019-01-24T17:34:56","modified_gmt":"2019-01-24T16:34:56","slug":"ethnicolor-2","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.revuenoire.com\/en\/ethnicolor-2\/","title":{"rendered":"Ethnicolor"},"content":{"rendered":"<div id=\"pl-10853\"  class=\"panel-layout\" ><div id=\"pg-10853-0\"  class=\"panel-grid panel-has-style\" ><div class=\"panel-row-style panel-row-style-for-10853-0\" ><div id=\"pgc-10853-0-0\"  class=\"panel-grid-cell\" ><div id=\"panel-10853-0-0-0\" class=\"so-panel widget widget_sow-editor panel-first-child panel-last-child\" data-index=\"0\" ><div\n\t\t\t\n\t\t\tclass=\"so-widget-sow-editor so-widget-sow-editor-base\"\n\t\t\t\n\t\t>\n<div class=\"siteorigin-widget-tinymce textwidget\">\n\t<p>- \u00a0Forewords by J.L. Pivin, October 2009 -<\/p>\n<p>My acquaintance and friend Bruno Tilliette then editor in chief of the magazine \"Autrement\" (Other Way) and working to publish a special issue related to 'Ethnicolor' event lets me meeting Simon Njami. He was 25 years old, his first successful novel pocket (not in paperback) 'Coffin Ed and Cie' (a parody of Chester Himes novels), drinking tea as me, success on his lips, intelligent and so proud and contemptuous as he was sympathetic.\u00a0I think he would say the same of me (out of sympathy, of course). He gathered around him all his friends to make this event the Cirque d'Hiver hall in Paris. Mixing all forms of expression, Africolor wanted to be a new view of the African world. A first in the genre...<\/p>\n<p>Without Simon Njami, Revue Noire don't exist. Because he was Black, but we certainly forget quickly that kind of difference, and besides, any more than that and instead, we were both tired of colored or discolored fraternity. Because we all shared the same desire for an Africa that succeeded, without pen in the ass, without charitable NGOs\u2026 The most important was an inventive Africa as everyone ... and that was ours. At first I was convinced we was working not for the end but for the beginning of the end of color distinction or racist. We can say that this is not what happened but rather the opposite. Impressive. It's just important not to forget his color, background, or something else, especially when, in most African countries, we are called White by different names that mark the formal and irrevocable difference. Will the coming of Barack Obama change profoundly things in this area ?<\/p>\n<\/div>\n<\/div><\/div><\/div><div id=\"pgc-10853-0-1\"  class=\"panel-grid-cell\" ><div id=\"panel-10853-0-1-0\" class=\"so-panel widget widget_sow-editor panel-first-child panel-last-child\" data-index=\"1\" ><div\n\t\t\t\n\t\t\tclass=\"so-widget-sow-editor so-widget-sow-editor-base\"\n\t\t\t\n\t\t>\n<div class=\"siteorigin-widget-tinymce textwidget\">\n\t<figure id=\"attachment_10458\" aria-describedby=\"caption-attachment-10458\" style=\"width: 1500px\" class=\"wp-caption alignnone\"><a href=\"http:\/\/www.revuenoire.com\/wp-content\/uploads\/2016\/03\/Esprit-Ethnicolor-Pivin-Njami.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-full wp-image-10458\" src=\"http:\/\/www.revuenoire.com\/wp-content\/uploads\/2016\/03\/Esprit-Ethnicolor-Pivin-Njami.jpg\" alt=\"Catolog cover of the\u00a0exbibition\u00a0Ethnicolor, \u00c9ditions Autrement \u00a9 photo Jean-Paul Goude\" width=\"1500\" height=\"1677\" srcset=\"https:\/\/www.revuenoire.com\/wp-content\/uploads\/2016\/03\/Esprit-Ethnicolor-Pivin-Njami.jpg 1500w, https:\/\/www.revuenoire.com\/wp-content\/uploads\/2016\/03\/Esprit-Ethnicolor-Pivin-Njami-268x300.jpg 268w, https:\/\/www.revuenoire.com\/wp-content\/uploads\/2016\/03\/Esprit-Ethnicolor-Pivin-Njami-768x859.jpg 768w, https:\/\/www.revuenoire.com\/wp-content\/uploads\/2016\/03\/Esprit-Ethnicolor-Pivin-Njami-916x1024.jpg 916w\" sizes=\"(max-width: 1500px) 100vw, 1500px\" \/><\/a><figcaption id=\"caption-attachment-10458\" class=\"wp-caption-text\">Catolog cover of the\u00a0exbibition\u00a0Ethnicolor, \u00c9ditions Autrement \u00a9 photo Jean-Paul Goude<\/figcaption><\/figure>\n<\/div>\n<\/div><\/div><\/div><\/div><\/div><div id=\"pg-10853-1\"  class=\"panel-grid panel-has-style\" ><div class=\"siteorigin-panels-stretch panel-row-style panel-row-style-for-10853-1\" data-stretch-type=\"full\" ><div id=\"pgc-10853-1-0\"  class=\"panel-grid-cell\" ><div id=\"panel-10853-1-0-0\" class=\"so-panel widget widget_sow-editor panel-first-child panel-last-child\" data-index=\"2\" ><div\n\t\t\t\n\t\t\tclass=\"so-widget-sow-editor so-widget-sow-editor-base\"\n\t\t\t\n\t\t>\n<div class=\"siteorigin-widget-tinymce textwidget\">\n\t<p>\u00a0<\/p>\n<p>[2 excerpts from the catalog Ethnicolor:]<\/p>\n<p>\u00a0<\/p>\n<h1>STREET\u00a0PAINTERS \u00a0AND PAGAN CEREMONY<\/h1>\n<h3>by\u00a0Simon Njami, 1987<\/h3>\n<p>\u00a0<\/p>\n<p>\u00a0<\/p>\n<p>La d\u00e9finition occidentale de l'art r\u00e9side dans une compr\u00e9hension ou mieux, une sublimation de la mort de Dieu. Il est \u00e9vident que cette acception n'a quelque valeur que dans un contexte jud\u00e9o-chr\u00e9tien, hors lequel le dieu tel que le con\u00e7oivent les Occidentaux n'existe pas.<\/p>\n<p>\u00a0<\/p>\n<p>Il faut voir dans cette volont\u00e9 de c\u00e9l\u00e9brer la mort de Dieu \u00e0 travers des r\u00e9alisations r\u00e9v\u00e9rencieuses, illustrant une conception acad\u00e9mique de l'art, un projet d'\u00e9ternit\u00e9, ou d'\u00e9ternisation d'un objet de culte. Un projet de p\u00e9rennisation de la foi.<\/p>\n<p>\u00a0<\/p>\n<p>Les images sacr\u00e9es ou pieuses sont des images d\u00e9sincarn\u00e9es, impersonnelles. Et \u00e0 travers l'art classique, c'est bien la mort et son c\u00f4t\u00e9 fig\u00e9, intemporel, qui sont mis en valeur. D'o\u00f9 la volont\u00e9 de certains courants de peinture, dont le dada\u00efsme, le sur\u00adr\u00e9alisme, le cubisme, de briser ce monde morbide \u00e0 travers un \u00e9clatement des structu\u00adres, et l'amorce d'une autre compr\u00e9hension de l'art. Et si des artistes comme Picasso sont all\u00e9s se r\u00e9g\u00e9n\u00e9rer en Afrique, ce n'est pas par un fait du hasard.<\/p>\n<p>\u00a0<\/p>\n<p>Dans les soci\u00e9t\u00e9s africaines traditionnelles, et dans les croyances pa\u00efennes, disions\u00ad-nous, nulle repr\u00e9sentation du Dieu unique occidental, nulle p\u00e9rennisation de sa mort non plus, puisque le dieu pa\u00efen est un dieu bien souvent multiple. D'o\u00f9 l'assimilation de la c\u00e9r\u00e9monie artistique \u00e0 un rite de vie, plut\u00f4t qu'\u00e0 un rite de mort. Une croyance en l'homme plut\u00f4t qu'une croyance en Dieu. D'o\u00f9 le besoin de vie de tout objet d'art africain.<\/p>\n<p>\u00a0<\/p>\n<p>Il y a chez les peintres des rues ce m\u00eame culte de l'Homme et de la vie. Cette m\u00eame volont\u00e9 de produire un art anim\u00e9 d'un souffle, m\u00eame un souffle de soufre, un souffle pa\u00efen. N\u00e9cessairement un souffle pa\u00efen. Quoi de plus pa\u00efen en effet que cette c\u00e9l\u00e9bration de groupe comme dans le vodou, avec ses \u00e9tapes initiatiques, par opposition \u00e0 la c\u00e9l\u00e9bration individuelle des artistes strictement occidentaux. La volont\u00e9 de partager, de jouir pleinement de l'instant qui passe, sans aucune concession \u00e0 la pos\u00adt\u00e9rit\u00e9. Bref, la c\u00e9l\u00e9bration de la vie par-dessus tout, et de son c\u00f4t\u00e9 charnel. Quelque chose d'\u00e9ph\u00e9m\u00e8re donc, comme les grands feux autour desquels on danse et dont il ne reste plus au matin que des cendres ti\u00e8des. Un feu dont la fonction essentielle sera de br\u00fbler dans les m\u00e9moires et dans les c\u0153urs.<\/p>\n<p>\u00a0<\/p>\n<p>Il y a chez les peintres des rues cette m\u00eame volont\u00e9 de perfection et d'absolu. Cette m\u00eame qu\u00eate de l'autre, \u00e0 travers cette recherche collective, ce travail en commun, cette libert\u00e9 par rapport au temps qui passe, cette d\u00e9fiance \u00e0 l'\u00e9gard des mus\u00e9es. Ils pei\u00adgnent pour faire la f\u00eate, pour \u00eatre ensemble, et pour faire \u00e9clater la ville des couleurs qui embrasent leurs consciences. Ils peignent sur tout ce qu'ils trouvent, murs, portes, barricades, barri\u00e8res... avec au fond d'eux, bien au chaud, l'acceptation du manque dont parlait Lacan. \u00c0 l'image de Christo et de ses sculptures \u00e9ph\u00e9m\u00e8res, ses empaquetages, ses \u00eeles synth\u00e9tiques. Les peintres des rues, les \u2019graffitistes\u2019 sont les h\u00e9ritiers d'un mou\u00advement amorc\u00e9 dans les ann\u00e9es 50-60 par des n\u00e9o-r\u00e9alistes, et qui boucle ici sa boucle. Un mouvement dont la finalit\u00e9, pour rester vrai, est de se dissoudre dans la nature, \u00e0 la suite de leurs travaux.<\/p>\n<p>\u00a0<\/p>\n<p>De m\u00eame que les artistes traditionnels en Afrique concevaient pour le rituel et la tradition, avec une fonction concr\u00e8te attribu\u00e9e \u00e0 chaque objet, de m\u00eame les peintres des rues con\u00e7oivent pour l'instant pr\u00e9sent, contre le temps qui passe. Pour la vie, con\u00adtre la mort. Ils s'appellent Speedy Grafito, les fr\u00e8res Ripoulain, William Wilson... Ils se sont trouv\u00e9 une fraternit\u00e9 ind\u00e9l\u00e9bile \u00e0 travers la folie des \u00e9motions partag\u00e9es.<\/p>\n<p>\u00a0<\/p>\n<p>Parmi eux, au-dessus d'eux, mutant parmi les mutants, paum\u00e9 parmi les paum\u00e9s, se dresse l'ombre de Jean-Michel Basquiat.<\/p>\n<p>\u00a0<br \/>LE CAS BASQUAIS<br \/>\u00a0<\/p>\n<p>Tiraill\u00e9 entre Ha\u00efti, New York et la m\u00e8re Afrique, Jean-Michel Basquiat, vingt-sept ans cette ann\u00e9e (ndlr : 1987), est sans doute l'incontestable ph\u00e9nom\u00e8ne de la peinture internationale contemporaine.<\/p>\n<p>\u00a0<\/p>\n<p>Cet Ha\u00eftien issu du mouvement des peintres des rues, propuls\u00e9 il y quelque cinq ann\u00e9es au sommet du march\u00e9 new-yorkais de l'art, stigmatise en lui, \u00e0 travers sa peinture aux motifs ind\u00e9niablement puis\u00e9s \u00e0 la source afri\u00adcaine, et cette qu\u00eate de soi qui le fait cr\u00e9er dans une urgence d'identit\u00e9, toute la n\u00e9vrose de la jeune peinture cosmopolite.<\/p>\n<p>\u00a0<\/p>\n<p>Unique certes, puisque seul Noir \u00e0 \u00eatre parvenu \u00e0 ce niveau de notori\u00e9t\u00e9, Basquiat n'en demeure pas moins un sauvage, un anormal, un \u00eatre inclassable et indomptable, par la force destructrice de ses \u0153uvres qui allient urbanit\u00e9 et traditions s\u00e9culaires au Primitive Art, en passant par les collages et les graffitis.<\/p>\n<p>\u00a0<\/p>\n<p>Basquiat puise \u00e0 fond dans la double imagerie africo-occidentale. Le plus saisissant sans doute reste que cette peinture-l\u00e0, avec son d\u00e9sespoir et sa force, contient sa propre destruction. Destruction inh\u00e9rente et n\u00e9cessaire, mais aussi destruction due \u00e0 une \u00e9rosion, r\u00e9sultat de l'exploitation forcen\u00e9e des marchands d'art. Il \u00e9tait en effet symbolique de retrouver \u00e0 la galerie Templon, \u00e0 Paris, les barri\u00e8\u00adres et les portes sur lesquelles avait peint Basquiat, et dont les t\u00eates de mort, les \u00e2nes couronn\u00e9s et les ombres difformes perdaient un peu de la force qui, dans la rue et dans les lieux vivants o\u00f9 \u00e9tait leur vraie place, faisaient rejaillir le g\u00e9nie de la folie.<\/p>\n<p>\u00a0<\/p>\n<p>par Simon Njami,\u00a0in Ethnicolor, \u00c9ditions Autrement, 1987<\/p>\n<p>\u00a0<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">***<\/p>\n<h1>\u00a0<\/h1>\n<h1>in a safe place OUR MEMORY,<br \/>SOME STONES,\u00a0MANY RED\u00a0soil<br \/>and WORDS flight\u00a0IN THE rolling CAR<\/h1>\n<p>\u00a0<\/p>\n<p>[A certain way of speaking of architecture, city, life\u2026 in Africa]<\/p>\n<p>\u00a0<\/p>\n<h3>by\u00a0Jean Loup Pivin, 1987<br \/>\u00a0<\/h3>\n<p>\u00a0<\/p>\n<p>\u00a0<\/p>\n<p>Pol\u00e9mique sur brouillard rouge de lat\u00e9rite, o\u00f9 finalement je ne sais plus si les le\u00e7ons d'un passage bref et \u00e9nerv\u00e9 valent les cours dont je me donne mission. Une raison d'exister, une raison de me faire prendre au pi\u00e8ge du raisonnable puisque je suis l\u00e0 pour \u00e7a.<\/p>\n<p>\u00a0<\/p>\n<p>La route n'est jamais assez longue pour ne pas s'arr\u00eater. La voiture me console de mon impuissance, la chaleur entre \u00e0 flot mais aussi le vent m\u00e9canique qui s\u00e8che la transpiration en donnant une impression de fraicheur que combat le dos du si\u00e8ge de ska\u00ef. La conversation reprend et s'arr\u00eate sans convention, personne n'en est ma\u00eetre, la route d\u00e9file, obs\u00e9dante, le paysage tra\u00eene. Le temps entre parenth\u00e8ses de la voiture-voyage n'est-il pas la repr\u00e9sentation de ma raison d\u2019\u00eatre ici, au Niger, au Mali, au B\u00e9nin ou au Burkina ? Le passage chaud et froid, estropi\u00e9 mais rapide, o\u00f9 le rire blanc de tes dents n'arrive pas \u00e0 faire de toi un Noir.<\/p>\n<p>\u00a0<\/p>\n<p>Ce rire sur ta grande carcasse \u00e0 la peau fine qui rend si doux tes gestes las et impr\u00e9cis. Sous le charme, inconscient, je parle comme un griot pris au pi\u00e8ge de ne dire que ce que l'on attend de moi, je b\u00e2tis mon monde exorcis\u00e9 de tous mes diables dans le tien \u00e0 la virginit\u00e9 convenue. Que la route ne s'arr\u00eate jamais et que se d\u00e9roule le ruban de la parole sans jamais avoir besoin de prise sur cette r\u00e9alit\u00e9 d\u00e9filante.<\/p>\n<p>\u00a0<\/p>\n<p>Pris par la glaciation, le r\u00e9cit de mes voyages prend forme de discours. D'une atmosph\u00e8re, d'un ton, d'un rythme, on passe \u00e0 la pseudo objectivit\u00e9 du contenu de la parole. Une parole, pourtant, qui n'a cess\u00e9 de r\u00eaver \u00eatre la romance d\u00e9sabus\u00e9e d'un chanteur populiste perdu dans une cour d'immeuble-barre aux \u00e9tages plein ciel.<\/p>\n<p>\u00a0<\/p>\n<p>L'inventaire du monde tremble. Babel, loin d'\u00eatre tomb\u00e9e, continue d'\u00e9ventrer le ciel. Notre h\u00e9ro\u00efque accumulation tr\u00e9buche, ici, sur un monde qui ne cherche qu'\u00e0 s'\u00e9chapper ailleurs, toujours ailleurs, sans soucis d'emporter quelconque bagage \u00e0 valeur d\u2019\u00e9ternit\u00e9. Une \u00e9ternit\u00e9 dont je n\u2019'arrive toujours pas \u00e0 comprendre qu'elle puisse \u00eatre fond\u00e9e par l'absence de traces. L\u2019accumulation, la capitalisation n'arrivent pas \u00e0 se jouer de l'usage et et de la d\u00e9fenestration. Le feu et le mus\u00e9e. Pourtant, nous le portons en nous ce feu : il est tout \u00e0 la fois, conqu\u00eate et guerre, le h\u00e9ros dionysiaque et un vaisseau romantique dans la temp\u00eate. Le feu pour toi est ma\u00eetrise, passage. Il illumine les nuits, il participe d'un panth\u00e9on auquel nos sens ne comprendront jamais rien. Dirais-je, te dirais-je, diras-tu, me diras-tu ? Que chercher alors en dehors du moment pass\u00e9 ensemble \u00e0 boire du th\u00e9, faire l'amour, ou s'amuser avec la terre \u00e0 modeler l'avenir ? Ni ma\u00eetrise m\u00e9ditative orientalisante, ni \u00e9pop\u00e9e vulcanisante, rien que le temps inutile qui n\u2019a d'autre qualit\u00e9 que d'\u00eatre l\u00e0, toi d'\u00eatre l\u00e0, moi d'\u00eatre l\u00e0, ensemble, le temps du temps qui n'aura d'autre valeur que le temps de ce temps. Toi sur l'argile et la lat\u00e9rite avec de la cendre et des fruits, moi sur le sable et le vent avec de l'encre et du blanc, nous dessinons ensemble un impossible amour. .Je t'aime et tu n'es pas \u00e0 moi.<\/p>\n<p>\u00a0<\/p>\n<p>Faudra-t-il rester dans le flou d'une parole fatigu\u00e9e ?<\/p>\n<p>\u00a0<\/p>\n<p>Deux rues se croisent \u00e0 angle droit. Faudra-t-il rester dans le flou d'une parole fatigu\u00e9e ? Deux rues se croisent \u00e0 angle droit. D'ailleurs, elles se croisent toutes \u00e0 angle droit les rues des quartiers de la ville en plans. Seuls les centres rayonnants, classiques ou informes peuvent y \u00e9chapper parfois comme \u00e0 Bamako et Dakar - les coloniales inspir\u00e9es par un Soudan imagin\u00e9 -, Porto Novo - la portugaise d\u00e9voy\u00e9e par l'histoire - et m\u00eame Abidjan - la moderne conc\u00e9d\u00e9e au mondialisme -.<\/p>\n<p>\u00a0<\/p>\n<p>Je ne sais quelle mal\u00e9diction de l'angle droit s'est abattue sur le paysage de la ville noire. Du plus petit village aux faux quartiers sauvages, la trame id\u00e9ale mill\u00e9naire, mi militaire-mi coloniale est reprise aujourd'hui avec une obstination qui pourrait \u00eatre hygi\u00e9niste si elle n'\u00e9tait issue d'une autre volont\u00e9. Comme si l'on s'acharnait \u00e0 faire croire que ces traces de mat\u00e9rialit\u00e9, par leur multiplication , leur banalisation, devaient \u00eatre en fait des non-traces, des non-rep\u00e8res, des non-identit\u00e9s. L'Afrique semble ne chercher qu\u2019\u00e0 s'oublier elle-m\u00eame \u00e0 travers un mirage quadrill\u00e9 dont chaque carr\u00e9 serait le berceau d'une illusion subie. Une concession, 20 m\u00e8tres par 20 m\u00e8tres, d\u00e9gorge d'accumulations : les poules et les moutons, le puits pourri, les culs nus des enfants aux grands yeux, les foyers enfumeurs, la poussi\u00e8re balay\u00e9e trois fois par jour, sans trace de verdure sinon un arbre parfois, la chaleur stock\u00e9e, immobile et irradiante des murs omnipr\u00e9sents, entass\u00e9s, superpos\u00e9s. Les maisons, les baraques, les pavillons, en parpaing, en banco, avec des peintures patin\u00e9es par les mains de tous \u00e2ges et rougies par la poussi\u00e8re rouge, remplissent les cours encombr\u00e9es dans un ordre lass\u00e9 de vouloir dire son nom mais omnipr\u00e9sent. La cour, les cours, les pluies ravageuses et attendues, le soleil perdu dans la poussi\u00e8re, la lune enfum\u00e9e, les \u00e9toiles des yeux tranquilles et rieurs.<\/p>\n<p>\u00a0<\/p>\n<p>Le paysage je m'en fous. Les rues je m'en fous. Ma voiture de location tr\u00e9pass\u00e9e \u00e0 un de ces maudits carrefour \u00e0 angle droit, m'oblige \u00e0 retrouver mes jambes. Je me sens nu et ridicule avec mon costume qui d\u00e9j\u00e0 se trempe d'une sueur oblig\u00e9e et mes chaussures cir\u00e9es que je vois se couvrir \u00e0 chaque pas de la poussi\u00e8re rouge. Obs\u00e9d\u00e9 par le foss\u00e9-\u00e9gout \u00e0 ciel ouvert, vert, je marche les yeux dans ma col\u00e8re. Les taxis et 'dourounis bond\u00e9s ne regardent m\u00eame pas ma main lev\u00e9e. Les murs aveugles de parpaings tach\u00e9s de coul\u00e9es noir\u00e2tres, se succ\u00e8dent. Parfois des fen\u00eatres invisibles derri\u00e8re des volets de t\u00f4le peut-\u00eatre jadis peints en vert, toujours clos, couverts de la poussi\u00e8re rouge. Il n'y a sans doute jamais eu de fen\u00eatre derri\u00e8re ces volets.<\/p>\n<p>\u00a0<\/p>\n<p>\u00a0<\/p>\n<p>Me reviennent alors les cit\u00e9s arabes, aux murs aveugles eux aussi, mais sans souci de fen\u00eatre symbolique. Le regard vers l\u2019ext\u00e9rieur n'a pas \u00e0 \u00eatre sinon derri\u00e8re le voile d'un tissu ou le labyrinthe d'une porte, L'int\u00e9rieur devient une spiritualit\u00e9 o\u00f9 la r\u00e9alit\u00e9 n'a aucune prise. Pourtant la ville noire n'est pas la ville arabe. Le dedans reste une exigence \u00e0 franchir mais sans interdit tandis que l'ouverture de soi \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur, un simulacre. La porte vestibule est ouverte et quiconque veut entrer, entre, mais devra franchir le seuil de la diff\u00e9rence. La fen\u00eatre bouch\u00e9e en est le signe.<\/p>\n<p>\u00a0<\/p>\n<p>\u00a0<\/p>\n<p>Nos fen\u00eatres ouvertes sur les paysages de la ville ou de la nature sont tellement multiples, comme autant d'yeux sur le monde, qu'elles en oublient leur raison d'\u00eatre : le d\u00e9sir de participer au mouvement du monde. Notre ouverture bute toujours sur un obstacle qu'il faudra dominer, annuler, assimiler : le jour o\u00f9 les fen\u00eatres ont \u00e9t\u00e9 perc\u00e9es dans nos murs \u00e9ternels, notre ouverture est devenue possession.<\/p>\n<p>\u00a0<\/p>\n<p>Un angle de mur patin\u00e9 par des milliers de passages de mains grasses annonce une porte. J\u2019arrive \u00e0 la concession d'un grand sage, initi\u00e9, \u00e9crivain, Amadou Hampath\u00e9 Ba, l'image de grandes cours silencieuses s'impose. Dans la premi\u00e8re cour des voitures immobile pour longtemps et des hommes en groupes ne pr\u00eatent pas attention \u00e0 mon arriv\u00e9e. Je demande. On ne sait pas si le ma\u00eetre est l\u00e0. Une concession avec des maisons \u00e0 \u00e9tages, des balcons, une peinture blanche-verte et verte fonc\u00e9e, des claustras en b\u00e9ton en forme de losange salis et empoussi\u00e9r\u00e9s. Dans la deuxi\u00e8me cour, le m\u00eame silence. Des enfants jouent sans crier, des femmes habill\u00e9es de boubous et turbans multicolores, immobiles . Le ma\u00eetre est parti pour Abidjan cet apr\u00e8s-midi. Sa sant\u00e9. Je ressors, interdit par le poids du vide. .J'imaginais des cours bruyantes, habit\u00e9es, denses, je comptais voir appara\u00eetre Wangrin et son entourage p\u00e9tillant. Dans la rue, j'essaie de me rep\u00e9rer, heureusement que le goudron se distingue de la lat\u00e9rite, un rep\u00e8re comme un autre. Je remonte deux carr\u00e9s pour rejoindre mon ami Mamadou T. Je me rapproche d'un centre. Les boutiques de tailleurs se font moins rares. Je me suis encore tromp\u00e9. Je redescends un goudron bord\u00e9 de boutiques de joaillers. Une vitrine encadr\u00e9e de bois et pos\u00e9e sur une table, des bijoux en or filigran\u00e9s, des bracelets martel\u00e9s larges aux figures d'une Afrique st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9e. Une grosse femme bruyante couverte d'or sort de l'\u00e9choppe la voix haute et autoritaire, le doigt lev\u00e9 et mena\u00e7ant. Le bijoutier assis sur sa chaise, hilare, se l\u00e8ve, prend mollement la main libre de la grosse dame, re\u00e7oit encore me semble-t-il toutes les impr\u00e9cations de la terre, se plie en deux de rire, la grosse dame fait une pose, le bijoutier tape dans la main de sa cliente, et tous deux de rire aux \u00e9clats tandis que des paquets de billets sortis d'un noeud du pagne changent de mains de fa\u00e7on ostentatoire. L'or brillant et les billets salis en inlassable profusion, chacun regarde en arr\u00eat, amus\u00e9. La manche du grand boubou rejet\u00e9e en arri\u00e8re,la grosse dame s'enfourne dans une 4 L agonisante, que le chauffeur squelettique et cass\u00e9 en deux par le si\u00e8ge d\u00e9fonc\u00e9 lance sur la chauss\u00e9e dans un nuage th\u00e9\u00e2tral de fum\u00e9e blanche et \u00e9coeurante d'huile br\u00fbl\u00e9e.<\/p>\n<p>\u00a0<\/p>\n<p>Un mur de lat\u00e9rite effondr\u00e9 attire mon attention. Mamadou T. me fait un signe de la main. Je suis chez lui. Le mur de sa concession a \u00e9t\u00e9 rong\u00e9 \u00e0 la base par la derni\u00e8re saison des pluies. Une concession ouverte \u00e0 la rue, \u00e9corch\u00e9e vive, compl\u00e8tement incongrue et ind\u00e9cente. Ouverte ainsi, on dirait une place de village. Les angles droits des murs de concession sont ni\u00e9s, la rue s'ouvre, mais chacun \u00e0 l'int\u00e9rieur fait comme si le mur existait. Ici tout le monde crie, chante, bouge. On est loin du calme plat de la concession peuls du grand \u00e9crivain. Le bruit du pilon, les enfants nus, la radio aux piles fatigu\u00e9es, le gobelet en t\u00f4le \u00e9maill\u00e9 rempli d'eau d'accueil, les autres cours devin\u00e9es par les aller-retours incessants d'une famille infinie, les trois pierres des foyers multiples, je me sens en terrain connu. Sous la petite v\u00e9randa, les fauteuils nylon, un rouge, un noir et un jaune or sont l\u00e0. Madame est assise sur une natte de paille. Une coiffeuse tresse ses cheveux en les m\u00ealant \u00e0 des cheveux artificiels, inlassablement depuis des heures. Des jours ? Madame, le pagne d\u00e9fait, \u00e9pluche une orange d\u2019un geste las, la lame du couteau vers l'ext\u00e9rieur, les pelures jaillissent dans tous les coins. Une petite fille balaie la cour dans le nuage de poussi\u00e8re rouge. Nous rentrons dans la petite pi\u00e8ce qui sert de salon. Harass\u00e9 par la marche, je laisse parler Mamadou. Le petit dernier en me voyant se met \u00e0 hurler de frayeur. On a beau m'appeler tonton, rien n'y fait. Des fleurs en plastique sont plant\u00e9es dans des vases en porcelaine chinoise moderne dor\u00e9e et bleut\u00e9e sur lesquels sont peints des poissons et des animaux invraisemblables. Quelques livres et des photos encadr\u00e9es sur un buffet inspir\u00e9 du meilleur catalogue outrepass\u00e9 de vente par correspondance. Cette accumulation, loin d'un go\u00fbt volontaire, n'est l\u00e0 que pour raconter les voyages, l'image d'une possession et simplement la famille. Cette maison typique d'intellectuel ou de fonctionnaire de haut niveau est d\u00e9routante la premi\u00e8re fois. Aujourd'hui je n'y pr\u00eate plus attention, elle fait partie de ce monde double triple quadruple o\u00f9 tout semble fait pour vous d\u00e9router, pour que vous ne compreniez rien, pour que les paroles dites soient contredites par les faits. Mais quels faits ?<\/p>\n<p>\u00a0<\/p>\n<p>Les fen\u00eatres sont ferm\u00e9es. Seul le rideau aux impressions de roses rouges sur un fond jadis blanc laisse entrer un peu d'air. Le ventilateur sur pied est mis en route. D'autres personnes entrent en tapant dons les mains en guise de sonnette. J'en connais certains, des architectes. Les fauteuils en ska\u00ef rouge aux informes lourdes, ne suffisent plus. Une grande natte prend le relais. Les enfants veulent se changer et mettre des habits neufs. Une petite fille en rire tente de m'approcher depuis le d\u00e9but. Je tends enfin les bras, Nassira y passera son temps \u00e0 dormir, \u00e0 me chatouiller, \u00e0 me tirer les cheveux et \u00e0 me rire au nez chaque fois que mon visage se tend inutilement. Je suis le seul Blanc, mais cela fait quelques moments que je l'ai oubli\u00e9. Peut-\u00eatre pas Nassira qui joue avec ma blancheur finalement tr\u00e8s accessible. Une conversation leitmotiv s'\u00e9graine : la difficult\u00e9 d'\u00eatre architecte. Les commandes des particuliers qui ne comprennent pas pourquoi on demande tant d'argent pour faire des plans Dessiner les plans demande le m\u00eame travail que de se faire payer. Il faut faire intervenir la famille, se plaindre, etc. Les march\u00e9s de l\u2019\u00e9tat ? Le bakchich atteint 30 %, car on ne sait \u00e0 qui donner. Pendant le d\u00e9pouillement de l'appel d'offres,chaque fonctionnaire vient te voir en te disant, je peux te faire avoir le march\u00e9 mais tu me donnes 5%, 10%. Comme ils sont deux, trois, quatre, cinq \u00e0 te le demander, \u00e7a te bouffe tes honoraires et le temps. Je n'ai jamais eu \u00e0 affronter cela.<\/p>\n<p>\u00a0<\/p>\n<p>La petite Rassira s'endort et moi aussi. \u00c0 son r\u00e9veil et au mien, deux autres personnes dorment \u00e0 leur tour. La conversation roule toujours, le ventilateur tourne, je reprends le fil sans discontinuit\u00e9 apparente.<\/p>\n<p>\u00a0<\/p>\n<p>\u00a0<\/p>\n<p>Peut il exister aujourd'hui une architecture africaine, des architectures africaines ? Quand on regarde la ville de Djenn\u00e9, les maisons des jeunes Bozo, les villages Dogon, les grandes paillottes Senoufo, les maisons-villages Lobi, les tatas Somba, les palais des rois d'Abomey ou de Porto Novo, les maisons \u00e0 impluvium de Casamance, pour ne citer que l'architecture la plus spectaculairement \"africaine\", et sans parler de toutes les formes particuli\u00e8res des tentes Tamachek, des abris Sonray, des villages ruraux de l'Afrique enti\u00e8re aux ordonnancements qui ont tous leurs qualit\u00e9s propres : des architectures fortes existent en Afrique. Je m'aper\u00e7ois tr\u00e8s vite qu'il n'y a plus que moi qui parle. Non pas que le sujet n'int\u00e9resse pas mais l'inventaire fatigue. Comme si l'accumulation des exemples-cartes-postales suffisait !\u00a0 L'architecture coloniale n\u00e9o-soudanaise s'inspirait bien des architecture r\u00e9gionales, mais transformait ce qui aurait pu \u00eatre arch\u00e9type en style d\u00e9coratif, car l\u2019usage n'\u00e9tait pas syncr\u00e9tique, lui. La complexit\u00e9 et l'importance de la cour, des cours, aux dessins li\u00e9s \u00e0 la culture de chaque ethnie ou civilisation, n'avait pas \u00e0 \u00eatre pr\u00e9sente. Sommes-nous aujourd'hui dans un autre sch\u00e9ma ? Il semble que non, \u00e0 part quelques r\u00e9alisations \u00e9parses presque toujours l'\u0153uvre d'architectes europ\u00e9ens - impossibles syncr\u00e9tisme d\u00e9guis\u00e9s de discours culturels ou technologiques -. Nous restons dans l'ordre d\u2019une forme s\u00e9duisante et souvent talentueuse mais au sens monovalent. La fascination ne peut jouer que comme une ext\u00e9riorit\u00e9 : on ne peut \u00eatre fascin\u00e9 par soi-m\u00eame. L'architecture internationale se veut \u00eatre un mod\u00e8le th\u00e9orique, rationnel et universel. Appartenir \u00e0 la culture mondiale, c'est croire \u00e0 la voiture qui rapproche et \u00e9loigne la famille, \u00e0 l'avion qui relie le ciel et la terre, au Coca Cola soif d'aujourd'hui, au b\u00e9ton qui fait monter haut et longtemps, \u00e0 la t\u00f4le ondul\u00e9e \u00e9ternelle et imperm\u00e9able, \u00e0 la bassine plastique l\u00e9g\u00e8re et color\u00e9e, au magn\u00e9tophone puissant et musical, \u00e0 la radio unificatrice qui vous parle \u00e0 l'oreille. Et de continuer \u00e0 en rire.<\/p>\n<p>\u00a0<\/p>\n<p>Si les arch\u00e9types de Djenn\u00e9 ou des maisons Bozo ne fonctionnent plus en g\u00e9niteurs d'architecture moderne identifi\u00e9e, n'ayant plus de sens aujourd\u2019hui, demain ...?<\/p>\n<p>\u00a0<\/p>\n<p>\u00a0<\/p>\n<p>Je me tais, ne sachant plus comment exprimer par les mots la r\u00e9alit\u00e9 d\u2019une architecture aux formes d\u00e9lib\u00e9r\u00e9es qui fait partie int\u00e9grante de la Connaissance, qui n'est pas l\u00e0 pour \u00eatre climatiquement intelligente, ou technologiquement adapt\u00e9e, mais pour dire son nom ; \u00e0 sa famille, \u00e0 ses dieux et aux autres. Le delta central du Niger. Pr\u00e8s de Mopti, les villages, Peulh, Bambara, Dogon ont chacun leur architecture qui se lit : un grand livre partag\u00e9 par la parole des \"traditionalistes\", le chant des griots, la danse de chacun, son r\u00f4le, sa place, son \u00e2ge.<\/p>\n<p>\u00a0<\/p>\n<p>Je vois ces villages s'user \u00e0 ne pas vouloir mourir. Tant que la t\u00f4le remplace la paille, tout va. Puis les dimensions \u00e9clatent. La moindre maison, quatre murs et un pan de t\u00f4le, est hors d'\u00e9chelle avec le tata Somba qui devient une maison de poup\u00e9e inhabitable. On habite de plus en plus ailleurs. Et les restes de son histoire mat\u00e9rielle fondent. Trois saisons des pluies et il ne reste qu'un tumulus, une butte de terre. Trois saisons des pluies deviennent le feu dans la trop c\u00e9l\u00e8bre biblioth\u00e8que immat\u00e9rielle que les mill\u00e9naires d'une humanit\u00e9 autonome avaient \u00e9pargn\u00e9e : les traditionalistes meurent, les architectures fondent, les danseurs dansent sur des sc\u00e8nes de th\u00e9\u00e2tre \u00e0 l'italienne, les griots chantent les gouvernements : comme quoi les mots peuvent aussi ne servir \u00e0 rien.<\/p>\n<p>\u00a0<\/p>\n<p>Je profite du d\u00e9part v\u00e9hicul\u00e9 d'un ami architecte. Sur la route, il me montre ses r\u00e9alisations. Je ne sais s'il demande mon avis. Il attend simplement une approbation polie de ma part. Nous sommes loin des discours : des cubes, des barres vitr\u00e9es, avec un motif africain en guise de pare-soleil, le c\u00e9l\u00e8bre margouillat Dogon. Je me tais. Il se tait mais je l'entends : \"Qu'est ce que tu crois ? \u201d Chacun te r\u00e9p\u00e8te \"Si on t'a envoy\u00e9 en France, aux \u00c9tats-Unis, en Union Sovi\u00e9tique\u2026 ce n'est pas pour nous faire des cases rondes. \u00c7a on sait faire\". La l\u00e9gitimit\u00e9 de architecte africain aujourd'hui ne pourra \u00eatre acquise en r\u00e9alisant .un travail de m\u00e9moire de fin d'\u00e9tude montrant \"l'imp\u00e9rialisme des formes internationales et la richesse du patrimoine existant\u201d, mais bien en faisant ce qu'il a vu et ce par quoi, il a \u00e9t\u00e9 impressionn\u00e9. Fondamentalement, lui aussi en \u00e0 assez de l'image de l'Afrique rurale. il veut construire l'Afrique moderne : on se sert bien des voitures. Pourquoi pas des immeubles de verre et d'acier avec la climatisation et la moquette ? Tout cela, il ne faut pas \u00eatre Blanc ou Noir, Malien ou Fran\u00e7ais pour s'en servir.<\/p>\n<p>\u00a0<\/p>\n<p>La voiture roule. Il fait nuit, les rues sont bond\u00e9es, la fum\u00e9e et la poussi\u00e8re se m\u00ealent pour faire un brouillard presque opaque, les petits vendeurs - les tabliers - allument leur lampe \u00e0 p\u00e9trole, les gens ne marchent pas, ils glissent. \u00c0 nouveau la ville b\u00e2tie est transparente, elle n'est pas un d\u00e9cors mais une mouvance, un balancement, un silence accabl\u00e9 et peupl\u00e9 de corps press\u00e9s, d'yeux \u00e9teints, de phares \u00e9blouissants : le premier moment de la nuit.<\/p>\n<p>\u00a0<\/p>\n<p>\u00a0<\/p>\n<p>La voiture s\u2019arr\u00eate. Deux hommes font leur pri\u00e8re devant un portail ami. Ils ne sont pas l\u00e0. Nous repartons. Le centre est devenu vide. Des halos jaunes de quelques faibles ampoules,des traits blancs et bleus de quelques n\u00e9ons, des gardiens allong\u00e9s sur leur fauteuil en tara \u00e9coutent la radio en fumant la pipe, des groupes de jeunes autour des affiches de cin\u00e9ma complotent leur soir\u00e9e, un ou deux fous \u00e0 moiti\u00e9 nus d'un pas d\u00e9cid\u00e9 ne vont nulle part. Le centre ville travers\u00e9, mon esprit fatigu\u00e9 se raccroche aux lampadaires toujours \u00e0 moiti\u00e9 en panne et s'amuse \u00e0 inventer des ampoules qui auraient exactement la m\u00eame dur\u00e9e de vie : si elles \u00e9clataient toutes ensemble, on les changerait bien. Je suis pris d'un fou-rire que la chauss\u00e9e de plus en plus mauvaise amplifie, alors que la voiture grince de toutes parts et semble perdre chacune de ses pi\u00e8ces \u00e0 chaque orni\u00e8re.<\/p>\n<p>\u00a0<\/p>\n<p>\u00a0<\/p>\n<p>Nous arrivons chez lui.<\/p>\n<p>\u00a0<\/p>\n<p>Un double portail, une villa des ann\u00e9es 1960, avec un grand porte-\u00e0-faux mince, en b\u00e9ton, miraculeusement soutenu par trois petits poteaux en acier dans un angle. Une grande terrasse,des fleurs et le salon \u00e9clair\u00e9. .Je reste \u00e0 diner. Ce soir le 't\u00f4 \u00e0 la sauce gombo' ne m'est pas impos\u00e9. On m'apporte des morceaux de poisson et des bananes plantains frites au piment en riant de mes d\u00e9go\u00fbts dont je n'osais pas faire part jadis. Les enfants, les amis, les petits fr\u00e8res passent, parlent de leurs probl\u00e8mes d'argent, r\u00e9ussissent \u00e0 soutirer un billet ou deux et s'en vont. Comment \u00e7a va ? \u00c7a va.<\/p>\n<p>\u00a0<\/p>\n<p>L'architecture m'ennuie, l'architecture l'ennuie. L'\u00e9chelle des probl\u00e8mes est le pays, le continent, l'\u00e9chelle des probl\u00e8mes est au niveau de sa famille. L'on vient de me rapporter la voiture de location r\u00e9par\u00e9e. Comment ont-ils trouv\u00e9 l\u2019adresse ? Je ne cherche pas \u00e0 savoir. Je rentre chez l\u2019ami fran\u00e7ais qui m'h\u00e9berge, je prends une douche, m'allonge et m'endors. Il est minuit, la chaleur me r\u00e9veille, je suis en nage. Une sono, certainement \u00e0 trois ou quatre maisons de l\u00e0, hurle des reggaes entrecoup\u00e9s de chansons de Morry Kant\u00e9, du Super Diataband, du Kanaga ou du Seigneur Rochereau. Je sors, fais quelques pas dans la rue sans lumi\u00e8re. Des petits rires, quelques passants qui vous disent bonjour. Je ne vois pas l'endroit o\u00f9 je vais, d'o\u00f9 vient le bruit. Ce n'est que deux carr\u00e9s plus loin que j'atteins la concession o\u00f9 trente ou quarante personnes sont devant la porte. Sans avoir \u00e0 accepter ou refuser, je me retrouve en train de danser puis boire un Fanta dans un des rares fauteuils, toujours les m\u00eames, en ska\u00ef marron cette fois-ci. Un mur a \u00e9t\u00e9 peint pour la circonstance : un building, une case, deux \u00e9normes t\u00eates qui chantent devant un micro gigantesque. Des rires, des gestes tendres, des \u0153illades malicieuses, des claquements de mains et de doigts. Les \u00e9toiles apparaissent dans le ciel, il fait moins chaud.<\/p>\n<p>\u00a0<\/p>\n<p>Je retourne prendre ma voiture pour raccompagner une jeune fille et deux gar\u00e7ons. Il est trois quatre heures du matin. Nous quittons la ville, nous quittons le goudron, nous quittons la grande piste, personne ne parle sauf pour me donner des indications. Nous sommes en brousse. Les phares \u00e9clairent les fondri\u00e8res et les termiti\u00e8res. Un village pass\u00e9, deux, trois. nous voil\u00e0 arriv\u00e9s. Le village semble incendi\u00e9 dans cette nuit noire. Mes passagers rient de mon \u00e9tonnement. Des chants me parviennent. Ils me demandent d'attendre et s'engouffrent dans le village \u00e0 travers une case en ruines. Quelques enfants ravis me serrent le main comme un jeu. Le temps passe sans temps. Un vieux et son haut b\u00e2ton, suivi de trois ou quatre hommes ayant chacun sa torche me souhaitent la bienvenue puis me pr\u00e9c\u00e8dent dans le d\u00e9dale du petit village. Certaines ruelles sont barr\u00e9es de palissades de 's\u00e9ko', l'ombre des torches \u00e9lectriques donne un relief intense aux murs en terre des concessions o\u00f9 de multiples mains ont liss\u00e9 un motif unique et majeur . La paille des toits d\u00e9bordante de certains murs nous obligent \u00e0 passer l'un derri\u00e8re l'autre. Puis un grand feu appara\u00eet, un grand feu qui \u00e9claire par dessous un ca\u00eflcedra gigantesque. Des femmes dansent lentement, lourdement, r\u00e9guli\u00e8rement, les unes derri\u00e8re les autres. Une griotte \u00e0 la voix haute et cass\u00e9e semble ne s'\u00eatre jamais arr\u00eat\u00e9e de chanter. La place appara\u00eet dans ses contours. Les murs des concessions seraient immenses si personne ne passait devant de temps \u00e0 autre avec des ombres port\u00e9es qui les rendent, \u00e0 l'inverse, irr\u00e9ellement petits. Quatre trous noirs indiquent les quatre ruelles qui y d\u00e9bouchent. On m'assied sur l'unique banc. Je fais remercier le chef du village en donnant l'argent de la kola et l'on m'apporte du dolo, de l'hydromel. Les regards sont tourn\u00e9s vers moi. Quelques jeunes filles s'avancent et dansent dans leur pagne industriel \u00e0 l'effigie du Pr\u00e9sident de la R\u00e9publique, des gar\u00e7ons dans leurs pantalons moul\u00e9s, patte-d'\u00e9l\u00e9phant , chaussures expans\u00e9es et lunettes de soleil, esquissent quelques pas balanc\u00e9s les mains tendues et s'en retournent.<\/p>\n<p>\u00a0<\/p>\n<p>Tout est lent, monotone, interminable, comme tant d'autres c\u00e9r\u00e9monies. Pourtant\u2026 \u00e0 un moment dilu\u00e9 tout semble s'\u00e9teindre, les voix deviennent de plus en plus lointaines, les gens disparaissent par petits groupes dans des \u00e9clats de rire \u00e9touff\u00e9s. Puis la griotte force sa voix, les rythmes s'acc\u00e9l\u00e8rent. D'immenses marionnettes surgissent des ruelles, la couleur \u00e9clate, les grelots, les rythmes,les mains battent de plus en plus fort, des cris de joie, des fous rires \u00e9clat\u00e9s par un masque singe marchant de travers avec deux \u00e9normes couilles entre les jambes. Il donne des coups de chicotes pour \u00e9loigner les trop curieux. Un d\u00e9fil\u00e9 \u00e9tonnant, infini, d\u2019oiseaux, d'animaux, de personnages sculpt\u00e9s et peints, articul\u00e9s et port\u00e9s par d'autres animaux dansants, couverts de tissus cachant les porteurs humains. Au d\u00e9but, on essaie de m'expliquer le sens. Tr\u00e8s vite,je ne pose plus de questions et mes yeux se laissent envahir par le balancement. Vouloir comprendre \u00e0 travers quelconque explication, c'est mettre en marche une m\u00e9canique intellectuelle ni\u00e9e par tout ce que disent le village, les ruelles, les m\u00e9lodies, les rythmes, le d\u00e9fil\u00e9. Il ne s'agit m\u00eame pas d'exotisme, il s'agit d'un autre registre de la parole qui s'adresse \u00e0 une autre connaissance li\u00e9e au temps, aux sens et aux formes.<\/p>\n<p>\u00a0<\/p>\n<p>Alors que les chants et les danses glissent encore, je m'\u00e9chappe sans rien dire, avec un de mes premiers compagnons pour regagner la ville.<\/p>\n<p>\u00a0<\/p>\n<p>Les fen\u00eatres ouvertes, il faisait bon, deux heures de tendre sommeil, et un petit d\u00e9jeuner partag\u00e9 avec l'ami fran\u00e7ais dans son jardin fraichement arros\u00e9, luxuriant et parfum\u00e9 par les fleurs d'ylang ylang faisaient croire au bonheur. Deux ann\u00e9es apr\u00e8s, j'appris que le village et les marionnettes avaient disparu.<\/p>\n<p>\u00a0<\/p>\n<p>Ces quelques heures de sommeil suffisent pour remonter dans ma voiture et me d\u00e9lecter des d\u00e9lices parfois amers des entretiens et r\u00e9unions. Dans la journ\u00e9e je croise la d\u00e9l\u00e9gation d'une ville fran\u00e7aise jumel\u00e9e avec une petite bourgade de brousse. Une \u00e9cole, des m\u00e9dicaments, un puits et un sentiment de bienfaiteur repu. Que sont-ils venus chercher l\u00e0 ? Qu'ont-ils trouv\u00e9 ? Des coupures de presse r\u00e9gionale exhib\u00e9es avec fiert\u00e9 m'indiquent l'impact de telles op\u00e9rations : l'Afrique devient la garantie la\u00efque de la g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 et de la bont\u00e9. L'\u00e9vidence est l\u00e0 : le monde rural africain c'est le n\u00f4tre id\u00e9alis\u00e9. Notre regard le rend na\u00eff, primitif, innocent et joyeux. D'ailleurs la nudit\u00e9 est l\u00e0 pour rappeler le premier homme. Un premier homme qui serait noir, pour ne pas confondre, baignant dans un \u00e9quilibre social id\u00e9al, satisfaisait du minimum \u00e9picurien et dont les dieux immanents seraient dans la nature,les animaux et le cosmos. Rousseau est l\u00e0 depuis plus de deux si\u00e8cles de mat\u00e9rialit\u00e9 tangible \u00e0 substituer \u00e0 notre Adam, le Bon Sauvage. Que de cris d'horreur quand l'Afrique s'urbanise au del\u00e0 de tout raisonnable ! Pour l'humanit\u00e9 quelle perte ! Au nom de l'Afrique , il faut que l'Afrique reste elle m\u00eame c'est \u00e0 dire rurale. Sa seule issue \u00e9conomique. Sa vraie richesse culturelle, mais culturelle propre, la daba \u00e0 la main, les chansons \u00e0 la bouche.<\/p>\n<p>\u00a0<\/p>\n<p>Les yeux illumin\u00e9s du bonheur d'\u00eatre pass\u00e9 sur terre pour quelque chose, la d\u00e9l\u00e9gation victorieuse du sous-d\u00e9veloppement m'interdit tout questionnement. Je me prends \u00e0 sourire comme mon interlocuteur malien, burkinab\u00e9, b\u00e9ninois\u2026 Ce rire, ce sourire, celui de l'ouverture \u00e0 l'autre qui respecte sa v\u00e9rit\u00e9, tout en la rendant d\u00e9risoire. Ce rire, ce sourire qui aujourd'hui est la seule monnaie de l'Afrique dans les \u00e9changes mondiaux. Peut-on convaincre un homme qui rit, peut-on tuer un homme qui rit ?<\/p>\n<p>\u00a0<\/p>\n<p>Je croise \u00e0 nouveau cette d\u00e9l\u00e9gation \u00e0 l'h\u00f4tel international autour d'un cocktail donn\u00e9 en leur honneur. La climatisation g\u00e9n\u00e9rale de cet immense espace enl\u00e8ve toute mat\u00e9rialit\u00e9 au pays. Un h\u00f4tel, un univers qui ne ressemble pas au mien, un univers qui ne ressemble pas au tien, mais qui est devenu bon gr\u00e9 mal gr\u00e9 le n\u00f4tre. Un dr\u00f4le de lieu, des faux restaurants africains sous des paillotes caricaturales, des faux restaurants fran\u00e7ais sous des allures 1900, fa\u00e7on ann\u00e9es 1980, le ballet press\u00e9 d'une personne en costume blanc, des boutiques d'antiquaires surcharg\u00e9s d'objets dont beaucoup sont de bonne qualit\u00e9. Le seul fait d'\u00eatre l\u00e0 les rendent suspects. Leur puissance est pourtant \u00e9vidente dans la rupture avec le lieu. \"L'art n\u00e8gre\", \"primitive art\". Qu\u2019est-ce qu'il ont bien pu raconter \u00e0 des g\u00e9n\u00e9rations de regards blancs, ces bouts de bois rugueux, taill\u00e9s par des mythes mill\u00e9naires, peints au doigt symbolique, faits pour durer le temps d'une danse, reproduits avec la certitude de la v\u00e9rit\u00e9 ? Qu'est ce qu'ils nous racontent encore ?<\/p>\n<p>\u00a0<\/p>\n<p>Un exposition de peinture de peintres \"autodidactes\" dans une grande salle vide. Sinnaba, le grand peintre comme il le marque sur ses tableaux, est l\u00e0. Il me donne des nouvelles de sa famille et des autres peintres : Lamine est devenu mystique et fait le marabout \u00e9clair\u00e9. Mamy, le \"grand peintre classique\" au visage \u00e0 moiti\u00e9 bouff\u00e9 par la l\u00e8pre a disparu de la circulation, il parait qu'il est mort. Madou expose \u00e0 Dakar\u2026 Viens chez moi demain matin, je te montrerais mes nouvelles toiles. Cela fait longtemps qu'il n'y a jamais eu de nouvelles toiles chez les peintres, sinon toujours les m\u00eames, reproduites inlassablement. .Je n'irais pas demain voir les nouvelles toiles. Pauvre peinture d\u00e9contenanc\u00e9e de son support qui n'arrive pas \u00e0 se trouver, ni \u00e0 trouver son public : ni mort de Dieu, ni d\u00e9cors.<\/p>\n<p>\u00a0<\/p>\n<p>Je quitte l'h\u00f4tel et trouve d\u00e9licieuse la chaleur suffocante. Les petits cireurs de chaussures se pr\u00e9cipitent, les vrais taxis, les faux taxis, les vendeurs de sabres Touareg et de coffres \u00e0 cigarettes, les vendeurs de slips Cardin, les vendeurs de cassettes, les l\u00e9preux, les polios, les gardiens de voiture, les entremetteurs au regard insistant : presque une haie d'honneur. La porti\u00e8re ferm\u00e9e de ma voiture, le moteur ne d\u00e9marre pas, sans presque avoir \u00e0 le demander, toute cette population pousse au risque de me voir partir en trombe ce qui n'arrive pas.<\/p>\n<p>\u00a0<\/p>\n<p>Un rendez-vous pr\u00e8s du march\u00e9. J'en profite pour me d\u00e9lecter \u00e0 l'id\u00e9e d'affronter l'agressivit\u00e9 mercantile des vendeuses de pagnes. Dans des bassines de t\u00f4le \u00e9maill\u00e9e, des montagnes de pagnes en coton, en bazin ou en \"bazin mon mari est capable\". Au bout de cinq minutes je me retrouve les bras et les \u00e9paules couverts de ces tissus \u00e0 moiti\u00e9 d\u00e9pli\u00e9s que je n'ai pas encore achet\u00e9. \u00c7a crie, \u00e7a se bouscule, les femmes s'engueulent, un pagne tombe dans un caniveau, d\u00e9j\u00e0 l'une des vendeuses veut \"boxer\" l\u2019autre, les insultes fusent, l'oeil devient m\u00e9chant, les nouages \u00e0 la taille se d\u00e9font, les nattes tress\u00e9es s\u2019arrachent, elles se retrouvent tr\u00e8s vite en culotte et en \"soutien\" devenu inutile. Tout le monde rit, l'attroupement qui s'enfle de minute en minute paralyse la circulation, les coups pleuvent. Le striptease est hallucinant. Un policier qui cherche \u00e0 se prendre au s\u00e9rieux et tente de s\u00e9parer les deux furies, prend un coup perdu. Il sort son revolver. Les deux femmes sont alors d'accord pour insulter l'agent. La population prend partie pour celles qui leur offraient un si bon spectacle. Le policier, l'arme rengain\u00e9e depuis longtemps, se justifie, menace, palabre. Toujours couvert de pagnes, je vois revenir les deux protagonistes palpitantes de col\u00e8re, \u00e0 moiti\u00e9 rhabill\u00e9es. Sans discuter le prix, j'ach\u00e8te \u00e0 chacune l'\u00e9quivalent d'un grand boubou. Les autres vendeuses m\u2019accrochent. Deux Merc\u00e9d\u00e8s viennent de s'arr\u00eater. Deux superbes femmes plantureuses, en grand boubou brod\u00e9, en sortent. La pression se fait moins forte et je peux enfin regarder ce que j'ach\u00e8te. Des motifs au tampon, au nouage en permanence renouvel\u00e9s. Des couleurs synth\u00e9tiques m\u00e9lang\u00e9es, jamais identiques. Des bleus indigos naturels toujours aussi profonds et sombres. Les tissus s'ouvrent, le battage les rend brillants, soyeux, pr\u00e9cieux. Les motifs aux g\u00e9om\u00e9tries r\u00e9guli\u00e8res se multiplient dans un d\u00e9sordre apparent, la cire leur donne un contour fondu. Des couleurs aux contrastes brutaux font voler en \u00e9clat la fadeur distingu\u00e9e. Dix ans de rue aux pagnes, dix ans d'invention, de cr\u00e9ativit\u00e9 qui me donnent envie d'Afrique, de confrontation dure. Je ne sors jamais gagnant de la rue aux pagnes. Mon innocence arrogante regarde enfin. J'ai achet\u00e9 les pagnes comme j'ach\u00e8te un moment de civilisation, un moment du pr\u00e9sent.<\/p>\n<p>\u00a0<\/p>\n<p>Un pr\u00e9sent qui court plus vite que mon esprit, plus vite encore chaque jour comme l'\u00e2ge. Je ne sais d\u00e9j\u00e0 plus si je vis dans l'Afrique d'aujourd'hui ou si je vis d\u00e9j\u00e0 une nostalgie amalgam\u00e9e avec les traces d'une colonie immat\u00e9rielle et perdue. Ni une le\u00e7on, ni un apport, ni un ajout, ni un \u00e9change, le rite initiatique de la rencontre d\u00e9laisse l'ext\u00e9riorit\u00e9 et l'exotisme. Seulement le chemin, la route-mirage d'une vie que des paysages humains envahissent jusqu'\u00e0 devenir obsessionnels et qui n'ont plus \u00e0 dire leur identit\u00e9 : les retrouvailles de deux mondes sur l\u2019histoire d'une r\u00e9alit\u00e9 non r\u00e9v\u00e9l\u00e9e.<\/p>\n<p>\u00a0<\/p>\n<p>Au retour, la travers\u00e9e du pont s'annonce difficile. Arriv\u00e9 en plein milieu, tout se bloque. Tr\u00e8s vite chacun comprend que le drame est arriv\u00e9 : une voiture en panne dans un sens, une voiture en panne dans l'autre. Les voitures chauffent, les capots se l\u00e8vent, les bielles qui devaient couler coulent, les moteurs ne red\u00e9marrent plus, les moutons entass\u00e9s dans des camions agonisants b\u00ealent, les poules en grappes attach\u00e9es par les pattes sur les c\u00f4t\u00e9s des 404 b\u00e2ch\u00e9es r\u00e2lent. Sur l'\u00e9troit trottoir, deux mobylettes tremblantes veulent se doubler, et s'effondrent toutes deux ensemble : le mouton de l'une attach\u00e9 au porte-bagage en profite pour s'\u00e9chapper, la femme passag\u00e8re de l'autre avec son enfant qui hurle dans le dos est \u00e0 terre, bless\u00e9e. Le mari veut se colleter avec l'autre conducteur de mobylette qui ne cherche qu'\u00e0 retrouver son mouton. Tout le monde est descendu de voiture, les passagers impassibles des 'dourounis' bond\u00e9s sautent enfin sur le macadam. L'attroupement grossi.\u00a0 Certains s'occupent en braillant du conflit, d'autres r\u00e9clament \u00e0 corps et \u00e0 cris un m\u00e9decin pour la bless\u00e9e, d'autres enfin courent apr\u00e8s le mouton affol\u00e9. Y-a-t-il un m\u00e9decin sur le pont ? Un v\u00e9lo enfoui sous une \u00e9norme balle de foin, comme dans un film au ralenti \u00e0 l'action in\u00e9luctable, n'arrive pas \u00e0 freiner et s'\u00e9croule. Trois autres v\u00e9locip\u00e8distes surcharg\u00e9s, voulant \u00e9viter la catastrophe, descendent du trottoir et se blessent l\u00e9g\u00e8rement sur les carrosseries des voitures. Les propri\u00e9taires montrent les d\u00e9g\u00e2ts, furieux. Deux policiers arrivent enfin sur le site,compl\u00e8tement d\u00e9pass\u00e9s. Tiraill\u00e9s de toutes parts, par les d\u00e9g\u00e2ts, par les bless\u00e9s, par les moutons, par les voitures, les policiers hurlent, tapent sur les capots avec leur matraques en hurlant \"d\u00e9gagez, d\u00e9gagez\". D\u00e9gager quoi? D\u00e9gager o\u00f9 ? Une explosion vient d'une Mercedes noire aux vitres teint\u00e9e closes, un gros monsieur cravat\u00e9 et jusqu'\u00e0 pr\u00e9sent climatis\u00e9, sort furieux et veut prendre \u00e0 partie chacun qui n\u2019en \u00e0 rien \u00e2 faire : tout le monde rit aux \u00e9clats. Les petits marchands descendus des taxis et des 'dourounis', profitent de l'aubaine et vendent des beignets, des brosses \u00e0 dents, des montres, des boissons au gingembre au milieu des cris, des insultes, des rires, ,des coups, des b\u00ealements. Une ville de voitures et de macadam semble s'\u00eatre install\u00e9e l\u00e0 ; finalement depuis toujours. La nuit tombe, les bruits du pont deviennent plus lointains, les chauves souris par milliers vont boire en s'abattant en nuage de petits cris sur le fleuve immense qui engouffre tous les or et les argent, les collines et les nuages . La ville aux loins, de part et d'autre, s'allume dans le brouillard de la poussi\u00e8re rouge et des fum\u00e9e de foyers. Il n'y a pas de villes au bout du pont, le moment est trop pr\u00e9sent pour qu'il puisse y avoir un apr\u00e8s.<\/p>\n<p>\u00a0<\/p>\n<p>par\u00a0Jean Loup Pivin, in Ethnicor catalog, Autrement publisher, February\u00a01987<\/p>\n<p>.<\/p>\n<\/div>\n<\/div><\/div><\/div><\/div><\/div><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ethnicolor, catalog of the exhibition (\u00e9ditions Autrement) 1987. 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