René Philoctète – Haïti

René Philoctète, Haiti, écrivain
  
René Philoctète est né en 1932 à Haïti, décédé en 1995. Il est cofondateur du mouvement littéraire ‘Spiralisme’ dans les années ’60 avec Jean-Claude Fignolé et Frankétienne. Poète, il écrit également des pièces de théâtre.
  
Romans : ‘Le Huitième Jour’, Éd. de l’an 2000, Haïti 1973 ; ‘Le Peuple des terres mêlées Deschamps’, Haïti 1989 ; ‘Une saison de cigales’, Éd. Conjonction, Haïti 1993 ; ‘Entre les Saints des Saints’, Éd. Le Temps des Cerises, Paris 2017.
  
Poésie : ‘Saison des hommes’, Port-au-Prince 1960 ; ‘Margha’, illustrations de Luckner Lazard, Port-au-Prince, Éd. Art Graphique Presse, 1961 ; ‘Les Tambours du soleil’ Port-au-Prince, Éd. Imprimerie des Antilles, 1962 (Mis en scène par Faubert Bolivar, 1999 à Port-au-Prince) ; ‘Promesse’ Port-au-Prince 1963 ; ‘Et caetera’ Port-au-Prince 1967 et Port-au-Prince, Éd. Atelier Fardin 1974 ; ‘Ces îles qui marchent’ Port-au-Prince, Éd. Spirale 1969 et Port-au-Prince, Éditions Mémoire 1992 ; ‘Margha, Les tambours du soleil’ et ‘Ces îles qui marchent’, réimprimés en facsimile avec des poésies de René Depestre, Roger Dorsinville et Roland Morisseau) Éd. Nendeln:Kraus Reprint, 1970 ; ‘Herbes folles’ Port-au-Prince 1982 ; ‘Ping-Pong politique’ Port-au-Prince 1987 ; ‘Caraïbe’ Port-au-Prince 1982 et Port-au-Prince Éditions Mémoire, 1995 ; ‘Anthologie poétique’ Édition établie et présentée par Lyonel Trouillot, Paris Éd. Actes Sud 2003.
  
Nouvelles : ‘Il faut dès fois que les dieux meurent’ (« La petite sœur aux cheveux corbeaux », « Les fiancés du Maquis de Château », « Les alouettes du miroir », « Fleurs de quénepiers et mariage d’enfants », « Le Président et les ballons stupides », « Il faut dès fois que les dieux meurent ») Port-au-Prince 1992 ;
  
Théâtre : ‘Rose morte’ Port-au-Prince 1962 (texte miméographié) ; ‘Boukman, ou le rejeté des enfers. Port-au-Prince 1963 (texte miméographié) ; ‘Escargots’ Port-au-Prince 1965 (texte miméographié) ; ‘Monsieur de Vastey’ Port-au-Prince Éditions Fardin, 1975.
  

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Ces îles qui marchent

[Publié dans RN06 en décembre 1992, texte original en français par Éd. Spirale 1969]
  
1 –
  
O ma terre de ma grand’mère de mes premières amours mes dernières
trébuchantes aux bras des plages
comme si tu avais pris un verre de trop de ton
ciel vagabond
que tu me prennes dans ta couche !
car s’il faut que je t’écoute me conter tes histoires
drôle de Malice
il faut dans ton corps
ô ma terre
que je sente ta chaleur me saouler comme une aurore !
  
Les vieillards disent : « venez l’eau est prête d’armoise de romarin de rhum. A la source aux sept têtes on a tracé les signes et la brise à chanté : « La terre sera douce de la chair de la lune propice à ton retour. Mais plus jamais de cette terre oh ! jure-le sur la tête des anges plus jamais de cette terre tes pas ô toi qui viens de loin ne sortiront ! »
  
3 –
  
C’est un langage fort que celui des frontières…
  
Je sais les voix perdues des hommes de mer de mon pays O
ma ville sautant à cloche-pied sur les collines des Monts Cartaches tu me reviens en ressacs en mouettes en épaves
Ma ville si’mbi tes plongées dans tes palais entre deux eaux.
  
Je dis pour toi ô mon pays mon amour jamais trop fort
plus vertigineux que mer en liesse
sauvage comme un feu de bois de montagne
mon amour d’insulaire prisonnier des plages farouches
qui te prend par la taille ma fée aux yeux de source
accroche à ta chevelure des oiseaux tapageurs
ô mon pays à la démarche de rives en voyage
mon pays aux ailes d’eau pure
je dis pour toi mon amour à l’odeur de robe de mariée
ardent comme un dimanche d’orgue
qui te prend par la taille ma fée aux rires d’aube
demande d’atteler la terre à ta victoire
et sculpte des jardins immenses à ta traîne
où louvoient des climats qui flambent :
Martinique
Inague
antigue
comme un grand ballet de phosphore
  
5 –
  
Enfant j’avais mes délires
Et je prenais une joie exquise à mettre les choses en places :
ponts entre les nuages roues aux maisons hautes de ma ville
Je voulais que tout fût mouvement et m’emportât dans une
espèce de carnaval Les quais me furent familiers qui m’entraînèrent
très loin sur l’océan Je retrouve dans mon enfance lontaine ce désir vorace d’abattre les mers qui m’encerclent
Ah ces orages l’odeur coincée des vétiviers les oraisons de la grand’sœur aux pieds de la Vierge en faience… Dans ce pays de mon enfance.
  
J’ai toujours eu la certitude qu’une île se déplace absolument
Je faisais bouger la mienne Lourde comme un château
Parfois elle volait Sur ces ailes blanches couraient des plages
où des enfants nus jouaient avec de gros ballons verts, têtes
heureuses pleines de mélodies populaires, de rires précipités
Des nuits entières je la suivais Je lui donnais les pas d’un peuple
en migration O peuple pérégrin ! Horizons ! Vertige !
Parfois c’était un oiseau bléssé Branches écarlates et grains de sang !
  
René Philoctète
(publié par Éd. Spirale 1969)
  

  
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