Pol Mouketa – Gabon

 

 

pol-mouketa-gabon

Pol Mouketa né en 1958 au Gabon. Cinéaste, animateur à la radio Africa no 1, directeur adjoint au Centre national du Cinéma du Gabon. La pièce ’Mal de Mots’ a été mise en scène par Alougbine Dine au Centre culture St-Exupéry de Libreville.

 

 

***

 

 

 

Mal des mots

[publié dans RN 05 en juin 1992, texte original en français]

 

 

– Le soleil est si rouge ce soir... beaucoup de gens ont encore dû mourir

– Peu importe (avec une moue), enfin si… Mais qui exporte, voilà la question.

– Personne en définitive, car de définition d’exportation, qui en a trouvé ?

– Non, quelqu’un venait par là, avec le soleil, il l’a suivi par ici...

– C’est métallique, c’est dur et doux.

– Quoi, la mort ? Oui bien sûr

– Mais enfin c’est la vie.

– Comme le soleil et Nazaire : A… à ...Z

 

 

Voix off 

 

Le chien est partit tout seul et ne revient que des années plus tard. Il avait grandi s’était marié, avait même un peu vieilli... Le chat lui avait refusé les fugues. Les souris courent encore par ici... Pourtant, quand ils se re-virent, quand ils se re-vécurent, la joie emplissait leurs coeurs satisfaits à éclater... Les larmes coulaient à flots de leurs yeux.

– On s’était aimé

– Nous aussi

– Ce n’est pas plus mal oui.

– Non, ce n’est pas plus mal

– Le village à la saveur du sel

– Même plus

– Pas moins

– Si, toi !

– Comment c’était quoi ?

– Moi ?

– Non, comment “tu” était ?

– Quoi, toi ? Non, bon... bien.

– Pourquoi ?

– Pourquoi ? Quoi, toi !

– Mais enfin...

– Oui à la fin tout passe, on s’en lasse

– casse

 

 

Voix off

 

Arrêtez, arrêtez, arrêtez cria-t-il. Personne ne l’écoutait, la bataille faisait rage, on s’égorgeait, se déchirait, se pourfendait à plaisir. Le fer le sang. Un moment, il eut comme une vision... Son fils décapitait... tombait vers l’ouest, vers le soleil qui descendit, le prit avec lui et disparut. La bataille s’arrêta comme par désenchantement...

– Vos armes, chiens, vos armes ne vous défendront pas. Vos armes ne nous font pas peur. Elles ont trahi, nous les haïrons jusqu’à la fin des temps...

– Le temps

– La vie... Le temps

– L’espace aussi.

– Ah oui... l’espace et le temps

– “Maitre et possesseur”

– qui ?

– Nous, Vous, Eux

– Non, Nous, Vous, “Ils”

– Nous voulons quoi ?

– Rien, rien du tout, nous n’avons pas assez voulu, nous n’avons pas assez vécu, nous sommes morts, c’est tout.

– Vouloir c’est...

– Mouvoir

– Faut pouvoir vouloir mouvoir

– Voir le monde, voir la vie, voir la mort...

– La mort c’est la vie

– Non, non, non, la mort c’est la mort

– Oui et la vie, c’est la V.I.E.

– Si tranchée ?

– Qui sait ?

– Moi !

– Moi aussi je l’ai su; eux l’ont vu et choisi pour vie, livrant frères, mères et pères.

– Paradoxe

– Ad hoc

– Le chat se mêle de ce qui ne le regarde pas. Il intervient dans le déroulement du fil de la bobine. Il s’emmêle, s’empêtre dans le fil

– Il s’en tirera

– avec la complicité de la bobine

– De l’espace, du temps,

– ou du maître. 

– Ah…Oui...Le maître.

– Mais que diable vient-il faire ?

– Mettre un terme...

– au “déroulement”, débarrasser, “aider”...

– “La rivière voyageant seule, n’a pas eu le déroulement qu’il fallait”

– S’en plaint-elle ?

– …

– Pars, mais pars donc... et surtout seul, comme la rivière comme l’eau qui n’acceptera jamais de vivre dans un coffre, un fort, un port...

– Et le puits alors ?

– Le pus oui ! eau morte ; jaune et puante

– La profondeur ?

– Au puits... l’eau l’est toujours partout et encore.

– Merci mon Dieu !

–…???

– Hein ?

– Rien

– Aérien ?

– C’est bien. Nous sommes sur terre, et rien que sur terre. Toute tentative d’évasion est voué à l’échec c’est-à-dire au sable, aux pierres du chemin, à la rosée du matin. Les nuages quoique si hauts finissent toujours par tomber.

– Nous, Moi d’abord, le reste... La terre d’abord ; puis plus rien...

– Et les dieux ?

– de terre !

– de fer, de sang, de feu, d’eau et de vent...

– Oui, d’eau, doux et ...à demain.

– Comment ?

– Comme c’était...

– C’est un cerceau, cycle éternel...

– Oui, mais aujourd’hui ?

– Et puis ?

– Pas encore...

– Père

– Mère, vie au large, aux marges...

– infinie,

– l’homme

– oui, l’homme

– toi

– toi

– Aimez la vie, sauvez la vie, videz-là, Vivez Libre

– ta gueule.

Ta... tata est mort.

– Maman aussi...

– Qui ?

– Qui ? Moi, Toi, Eux...

– Nous tous quoi...”Tous nous”pousse nous

 

 

Voix off

 

Se battre était la seule position de vie. Solution nullement, mais se battre équivalait à vivre. Se battre et le reste...Eh Bien...

– Se sont-ils battus ?

– En retraite...

– Tous ?

– Toi ? Moi ? Eux ?

–Surtout…

 

 

Voix off

 

Pourquoi, pourquoi ? dites-moi, répondez-moi criait-ils sur les morts ce champs de bataille naguère chaud. Maintenant, l’aigle s’était envolé, dans le ciel tournoyait en cercles à moitié clos un vautour au cou pelé, qui attendait son tour d’entrer en scène. Vilaine bête fourbe que ne ravale-t-on aux rangs inférieurs, que fais-tu si haut ? Descends, descends donc si tu en as le courage, descends te battre, voleur sans honte, crétin, gredin, chrétien que l’on ne voit qu’aux enterrements, ne sais-tu donc pas que la vie existe aussi...de toute façon, elle t’aura...

– La mort ?

– La vie ?

– Dis

– Qui sait...Personne n’importe

– Si n’exporte... Personne si ce n’est...

– Toi, non, moi

– Mais on perd son temps à pleurer les morts, à jetter des sorts, à maudire le ciel, à bénir le mort, on perd son temps à crier, pleurer, rager, propager, communiquer, diffuser, plaindre, geindre, on perd son temps avec ses morts et avec sers morts on perd sa vie...

– La vie...

– Avec le soleil... Vers l’ouest...toujours... Non, vers l’est.

 

 

Pol Mouketa

 

 

***