Luís Bernardo Honwana-Mozambique

Luis Bernardo Honwana, Mozambique, écrivain
  
Luís Bernardo Honwana est né à Lourenço Marques (actuel Maputo), Mozambique en 1942. Après des études de droit au Portugal, il rentre au Mozambique et participe en 1964 activement à la lutte pour l’indépendance. Il fera 3 ans de prison.
En 1975 à l’Indépendance, le Président élu Samora Machel l’appelle auprès de lui. En 1981, il est Secrétaire d’État à la Culture. De 1987 à 1991, il est membre du Conseil exécutif de l’UNESCO.
Roman : Nós Matamos o Cão Tinhoso, 1964 (Nous avons tué le chien teigneux, éditions Chandeigne 2006). Un récit historique face à la mémoire escamotée par les colonisateurs. Et dans le recueil « Contos Africanos dos países de língua portuguesa », est publiée sa nouvelle As mãos dos pretos.
  

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Les mains des noirs

[publié dans RN 05 en juin 1992, texte original en portuguese.]

  

Je ne sais plus comment c’est venu, mais le maître a dit un jour que si les noirs ont les paumes des mains plus claires que le reste du corps, c’est que, il y a quelques siècles à peine, leurs ancêtres marchaient en s’appuyant sur elles comme les bêtes de la forêts, sans les exposer au soleil qui noircissait le reste de leur corps. Je me suis rappelé cette histoire lorsque, au catéchisme, après avoir dit que nous étions vraiment des bons à rien et que même les noirs valaient mieux que nous, Monsieur le curé a reparlé de la couleur plus claire de leur mains, expliquant cela par leur habitude d’avoir, en cachette, les mains jointes, pour prier.

  

J’ai trouvé si drôle cette histoire des mains plus claires des noirs qu’il faut voir maintenant comment j’embête tout le monde autour de moi jusqu’à ce qu’on me dise pourquoi les paumes de leurs mains sont comme ça, toutes claires. Madame Dores, par exemple, m’a dit que Dieu leur a fait les mains plus claires pour qu’ils ne salissent pas la nourritures qu’ils préparent pour leurs patrons, ou toute autre chose qu’on leur demanderait de faire et qui devrait être parfaitement propre.

  

Monsieur Antunes, de chez Coca Cola, qui ne vient au village que de temps en temps, quand il n’y a plus de Coca Cola dans les épiceries, a dit que tout ce qu’on m’avait raconté n’était qu’un tas de mensonges. Bien sûr, je ne sais pas si c’en était vraiment, mais lui m’a garanti que c’en était. Quand je lui ai dit que oui, que c’était des mensonges, il a raconté ce qu’il savait de cette histoire des mains des noirs.

  

Voilà : “ Autrefois, il y a bien longtemps, Dieu notre Seigneur, Jésus-Christ, la Vierge Marie, Saint Pierre, de nombreux autres saints, tous les anges qui se trouvaient à ce moment-là au ciel, et quelques personnes qui étaient mortes et avaient gagné le ciel, se réunirent et décidèrent de faire des noirs. Tu sais comment ? Ils prirent de l’argile, en remplirent des moules qui avaient déjà servi et, afin de cuire l’argile des créatures, ils les apportèrent aux fours célestes ; comme ils étaient pressés et qu’il n’y avait pas de place près du brasier, ils les accrochèrent dans les cheminées. De la fumée, encore de la fumée et les voilà noirs comme du charbon. Et maintenant tu veux savoir pourquoi leurs mains sont restées blanches ? Et alors, il y a bien fallu qu’ils s’agrippent pendant que leur argile cuisait !…”

  

Cette histoire terminée, Monsieur Antunes et les grandes personnes qui étaient autour de moi ont éclaté de rire, tout content.

  

Ce même jour, après le départ Monsieur Antunes, Monsieur Frias m’a appelé et m’a dit que tout ce que j’avais écouté bouche bée n’était qu’une énorme blague. Ce qui était sûr et certain à propos des mains des noirs, c’était ce que lui savait : que Dieu, aussitôt après avoir fait les hommes, les envoyait prendre un bain dans un lac du ciel. De ce bain ils ressortaient tout blancs. Comme les noirs avaient été faits au petit matin et qu’à cette heure là l’eau du lac était très froide, ils ne s’étaient mouillé que la paume des mains et la plante des pieds avant de s’habiller et de venir sur terre.

  

Mais j’ai lu dans un livre, qui par hasard parlait de ça, que les noirs ont les mains plus claire parce qu’ils vivent courbés, toujours en train de récolter le coton blanc de virginie et de je ne sais où encore. Evidemment, Madame Estafânia n’a pas été d’accord quand je le lui ai dit. Pour elle, c’est seulement parce que leurs mains ont détient à force d’être lavées.

  

Bon, je ne sais que penser de tout cela, mais la vérité est que, bien calleuses et crevassées, les mains d’un noir sont toujours plus claires que le reste de son corps. Ça, c’est certain !

  

Ma mère est la seule à avoir sans doute raison à propos de ce problème des mains des noirs plus claires que le reste du corps.

Le jour où nous en avons parlé, elle et moi, je n’avais pas fini de lui raconter ce que j’en savais qu’elle riait déjà à n’en plus pouvoir. Ce que j’ai trouvé bizarre, c’est qu’elle ne m’ait pas dit tout de suite ce qu’elle pensait de tout cela, quand j’ai voulu le savoir, et qu’elle ne m’ait répondu qu’après avoir bien vu que je ne fatiguais pas d’insister, et, même, qu’elle l’ait fait en pleurant, en se tenant le ventre comme quelqu’un qui n’en peut plus de rire. Voici à peu près ce qu’elle dit :

  

“Dieu a fait les noirs parce qu’il fallait qu’il en ait. Il fallait qu’il y en ait, mon fils. Il a pensé qu’il fallait vraiment qu’il y en ait… Ensuite, il a regretté de les avoir faits parce que les autres hommes riaient d’eux et les emmenaient chez eux pour les utilisaient comme des esclaves ou à peine mieux. Mais comme il ne pouvait plus déjà les faire devenir tout blancs, parce que ceux qui s’étaient déjà habitués à les voir noirs auraient protesté, il a fait en sorte que les paumes de leur paumes de leur mains deviennent exactement comme les paumes des mains des autres hommes. Et tu sais pourquoi ? Bien sûr que tu ne le sais pas et ce n’est pas étonnant, il y en a si peu qui le savent. Eh bien, voilà : c’est pour montrer que ce que les hommes font n’est qu’une oeuvre d’hommes… Que ce que les hommes font est fait par des mains semblables, des mains d’hommes qui, s’ils ont du bon sens, savent qu’avant tout autre chose, ils sont des hommes. C’est des hommes. C’est sans doute en pensant à cela qu’il a fait en sorte que les mains des noirs soient semblables aux mains des hommes qui rendent grâce à Dieu de ne pas être noirs.”

  

Après avoir dit tout cela, ma mère m’a embrassé les mains.

  

En filant vers le jardin pour jouer au ballon, je me disais que je n’avais jamais vu quelqu’un pleurer sans que personne ne l’ait frappé.

  

Luis Bernardo Honwana

[in ‘Nos matàmos o cao tinhoso’, 1ère édition 1964, (‘Nous avons tué le chien teigneux’, éditions Chandeigne 2006]

  

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